Sep 072017
 

Il  y avait quelque chose de ré- jouissant, mercredi 30 août, à voir Sigmar Gabriel assis à la droite d’Emmanuel  Macron dans le salon Murat de l’Elysée pour assister au conseil des ministres. Le président de la République devait bien cela au vice-chancelier allemand, un poids lourd social démocrate qui lui avait apporté son soutien durant la campagne quand le leader du SPD, Martin Schulz, choisissait le socialiste Benoît Hamon. Oui, quelque chose de réjouissant ! Car, sans verser dans la « germanolâtrie », cette invitation était un pied de nez à tous ceux qui font de l’antigermanisme un produit de leur fonds de commerce populiste.

A peine ces lignes écrites, on sent poindre la diatribe de tous ceux qui disent refuser une France à l’heure allemande. L’œil de Berlin au cœur du pouvoir ! De sa retraite forcée, Arnaud Montebourg doit fulminer contre une volonté d’imposer un « ordre allemand » à Paris, comme il le faisait naguère en accusant la chancelière de mener « une politique à la Bismarck ». Mutique ces derniers mois, la présidente du Front national, Marine Le Pen, y voit probablement la confirmation que Macron est devenu « le vice-chancelier d’Angela Merkel ». Et Jean-Luc Mélenchon s’étrangle de rage, lui qui a naguère dénoncé dans un pamphlet le « poison » néolibéral inoculé par l’Allemagne à la France et sa « volonté de puissance du passé dans les habits neufs du présent » (Le Hareng de Bismarck, Plon, 2015).

 Quatre plans drastiques

L’enthousiasme de Gabriel, qui s’est dit « assez impressionné » par la réforme du code du travail, aggrave le cas des Allemands. L’homme n’est pourtant pas le plus antisocial de ses congénères. Il a soutenu Macron dans sa volonté de réformer la directive sur les travailleurs détachés au nom d’une « Europe plus fair-play pour tout le monde ». Et il se méfie des effets secondaires d’une orthodoxie budgétaire aveugle. « Lorsqu’on mène des réformes, on ne doit pas se voir contraint à une politique d’austérité, soulignait-il au soir de l’élection du président français dans un avertissement à Merkel. La victoire d’Emmanuel Macron porte en elle un devoir pour nous en Allemagne, car il faut que Macron réussisse. S’il échoue, Le Pen sera présidente dans cinq ans et l’Europe disparaîtra. »

Il n’empêche, Berlin attend quand même de Paris des réformes structurelles : plus de flexibilité du marché du travail – c’est acquis ; et plus de rigueur dans la gestion des comptes publics – c’est à voir. S’il ne prend pas ses ordres en Allemagne pour « transformer » la France, Macron en convient : sans convergence plus affirmée avec elle, il n’est pas de relance de l’Europe possible. Alors tant mieux si ses réformes agréent à la chancelière ! Il multiplie les signes d’ouverture (rétablissement des classes bilangues…), comme son premier ministre, Edouard Philippe, et le ministre de l’économie, Bruno Le Maire. Tous deux germanophones et tous deux sortis du creuset d’une haute administration nourrie depuis des décennies aux vertus du « modèle » allemand et prête à s’en inspirer.

C’est là qu’apparaît la figure de Gerhard Schröder. « Angela Merkel a la chance d’avoir eu un prédécesseur qui a fait les réformes. Pas nous », regrettait Macron à son arrivée au ministère de l’économie en août 2014. Le patronat et la droite lui intimèrent donc de « faire du Schröder ». Au début des années 2000, l’Allemagne n’était elle pas l’homme malade de l’Europe, avec un taux de chômage qui a dépassé 11 % en 2005 ? Le chancelier social-démocrate l’avait remise sur le chemin de la prospé- rité, assuraient en chœur le Medef et l’UMP. Au prix, il est vrai, de quatre plans drastiques (2003-2005) concoctés par Peter Hartz, l’ancien patron des ressources humaines de Volkswagen.

Le chef de l’Etat n’est sans doute pas germanolâtre. S’il a lu de bons ouvrages sur l’Allemagne et les « mythes » entourant les succès attribués à l’ex-chancelier, comme le Made in Germany de Guillaume Duval (Seuil, 2013), il sait que de nombreux Allemands ont payé un lourd tribut à son « agenda 2010 » (petits boulots, paupérisation des retraités, bas salaires, baisse des allocations-chômage…) et que Schröder ne peut s’attribuer seul le mérite de ce retour à meilleure fortune. Il n’ignore pas non plus que l’Allemagne a un écosystème particulier hérité de son histoire (cogestion, puissantes PME, produits haut de gamme, équilibre territorial…), ni que d’autres facteurs que les « lois Hartz » ont joué (délocalisation d’usines en Europe de l’Est, boom de la demande des pays émergents…).

Faire du Schröder et marcher dans les pas d’un homme dont le bilan suscite toujours de vifs dé- bats entre les économistes ? Macron puise aussi son inspiration dans les pays scandinaves adeptes de la flexi sécurité, qui tente de marier compétitivité des entreprises et protection des salariés. Dans sa réforme du code du travail, il a renoncé à privilégier les accords d’entreprise au profit des accords de branche réputés plus favorables. Il n’affiche pas l’intention de créer des petits jobs sous-payés ni de réduire les allocations-chô- mage comme M. Schröder, pré- voyant même de les étendre aux salariés qui démissionnent et aux indépendants. Bref, il est moins brutal que lui et emprunte à tous pour tracer une voie française. Mais comme il y eut un « moment Schröder » en Allemagne il y a quinze ans et un « moment Blair » au Royaume-Uni à la fin des années 1990, deux phases politiquement intenses qui ont changé le paysage économique des deux pays, il peut y avoir un « moment Macron » en France. On imagine le président nourrir le rêve d’entrer dans l’histoire européenne comme le troisième homme de la troisième voie sociale-libérale. A moins que ce rêve ne tourne au cauchemar : Schröder perdit les élections de 2005 et Merkel récolta les fruits qu’il avait semés.

JM BEZAT  extrait du Monde du 6 09 2017