Juil 142017
 

Quel libéral est Macron ?

Qui sont les penseurs économiques dont s’inspire le nouveau président ? D’où viennent ses obsessions pour l’“égalité des chances” et les “capacités” ?

“ Tiens, il est capabilitariste.» Devant son téléviseur,ce jour-là, Speranta Dumitru, maître de conférences à l’université René-Descartes, sursaute. Dans le discours que vient de prononcer le candidat Macron à Toulon, elle a repéré une allusion à la théorie des « capabilités » d’Amartya Sen. Quant à l’historien Jérôme Perrier, maître de conférences à Sciences-Po, c’est en plongeant dans le livre « Révolution » d’Emmanuel Macron, qu’il a eu une révélation : «L’individualité comme être social en devenir, mais c’est du John Stuart Mill, ça. » Les deux écriront des articles sur leurs découvertes, la première sur le site The Conversation, le second sur le site Telos. Ils n’ont pas été les seuls à faire l’exégèse philosophique du candidat météorique.

Depuis qu’il est président et dans la macronmania ambiante, on se bouscule pour lui trouver d’autres filiations philosophiques. Défilent Lacordaire, Tocqueville, Léon Bourgeois, Alain, Benjamin Constant, John Rawls, Habermas… N’en jetez plus ! « C’est l’encyclopédie des animaux de l’empereur de Chine », raille le philosophe Jean-Pierre Dupuy, professeur à Stanford. Curieusement, si Macron cite souvent Manette, sa grand-mère adulée, il mentionne rarement ces philosophes. En bon politique, il préfère évoquer les monuments de la culture française : Molière, Hugo, Giono… Dans « Révolution », seuls Ricœur et Diderot apparaissent, tels deux survivants réfugiés sur le toit de leur maison. La semaine dernière, il a tout de même mentionné Simone Weil (celle avec un « W ») dans son discours devant le Congrès à Versailles, pour vanter la notion d’« effectivité ». Pourtant, tout le monde en convient, Macron n’invente pas les notions qu’il manie. Il a travaillé dans sa jeunesse sur Machiavel et Hegel (voir p. 52). C’est un grand lecteur, intellectuellement structuré. Il fait clairement partie de la famille des libéraux, avec l’individu comme point de départ et point d’arrivée de sa vision.

Mais de quel libéralisme parle-t-on ?

Deux analyses caricaturales sont avancées.

La première est brandie à gauche : Macron ne serait qu’un instrument du néolibéralisme mondialisé. Ce dernier étant – péjorativement – entendu comme une doctrine au service des détenteurs du capital, qui réduit l’homme à ses intérêts financiers et la société à un jeu d’interactions marchandes. Ancien banquier d’affaires, Macron a le profil du coupable idéal et quelques-unes de ses bonnes fées sont des grands patrons. Et voyez comme il a appelé les jeunes de France à devenir milliardaires ! Voyez comme il a balancé à un ouvrier : « Le meilleur moyen de se payer un costard, c’est de travailler » ! Difficile, pourtant, de voir en lui un fondamentaliste du marché. Le président jupitérien aime trop l’Etat, auquel il attribue un rôle « d’investisseur social » – il a d’ailleurs prévu dans son programme 50 milliards d’euros d’investissement public.

Seconde analyse, moins polémique mais également insuffisante. Macron ne serait qu’un de ces technocrates sociaux-libé- raux, comme il en sort tous les ans du moule de la «  seconde gauche » rocardo-delorienne depuis trente ans. Il serait le produit de ces cercles intellectuels où depuis les années 1980 on cherche à réconcilier le marché et la justice sociale : la Fondation Saint-Simon, la revue « Esprit » (il a fait partie de son comité de rédaction), le club En Temps réel ou encore le réseau les Gracques… Bref, le clone français de Tony Blair ou de Gerhard Schröder, les deux tenants européens de la « troisième voie » entre libéralisme et socialisme telle que l’avait théorisée dans les années 1990 le sociologue anglais Anthony Giddens.

Certes, Macron a baigné dans ce « cercle de la raison » pro-marché et pro-Europe, à cheval entre l’université, le monde des affaires et la haute administration. Pourtant, à écouter les spécialistes du libéralisme, il fait entendre une musique un peu différente. Comme les autres sociaux-libéraux, il cherche à concilier liberté individuelle et équité, s’inscrivant dans une lignée prenant sa source à la fin du XIX eme  siècle, à l’époque où naît la sociologie, derrière l’Anglais utilitariste John Stuart Mill, l’Américain « progressiviste » John Dewey ou encore le Français «  solidariste » Léon Bourgeois.

Mais Macron a des marottes, comme l’« égalité des chances », la « liberté des choix », les « capacités »… Des thèmes qui reviennent en boucle dans ses discours. « Ils sont omniprésents. C’est l’idée qu’il faut mettre tout le monde sur la même ligne de départ, y compris ceux qui sont désavantagés. Et même s’il n’emploie pas l’expression, la discrimination positive n’est pas loin », juge Jérôme Perrier. On retrouve cette idée derrière le coup de pouce aux enfants en ZEP (division par deux du nombre d’élèves), le développement de la formation continue, la promotion de la parité homme-femme, la lutte contre les discriminations dans les entreprises…

Pour Speranta Dumitru, qui a consacré sa thèse au philosophe américain John Rawls, les réflexions d’Emmanuel Macron « relèvent d’un courant de pensée bien précis, le libéralisme égalitaire ». Dans « Théorie de la justice », Rawls explique qu’une société juste doit accroître les libertés de base égales pour tous et limiter les inégalités économiques de façon à améliorer à la fois l’égalité des chances et la situation des plus désavantagés. « Son discours de Lyon, le 4 février, reprend exactement ces thèmes, et dans le même ordre », explique la chercheuse.

Professeur à la London School of Economics et spécialiste du libéralisme, Catherine Audard nuance : «Rawls était pour l’égalité des chances, mais pour l’égalité réelle des chances, pas formelle. Il faut l’intervention de l’Etat pour assurer cette égalité tout au long de la vie. Avec Emmanuel Macron, reste la question des gens qui demeurent au bord de la route parce qu’ils n’auront pas fait les bons choix. Je crains qu’il ne soit surtout fasciné par la dynamique de la volonté et par les start-up qu’il a prises pour modèles… »

Plutôt qu’à Rawls, juge Patrick Savidan, prof à Paris-Est Créteil et spécialiste de l’égalité des chances, la pensée de Macron se rattache davantage à un autre Américain, Ronald Dworkin, et à ce que les anglophones désignent du nom de luck egalitarianism. « Ce libéralisme insiste plus sur la responsabilité des individus que ne le fait le libéralisme social de Rawls. C’est un individualisme libéral qui considère que ce qui importe c’est de mettre les individus en position d’assumer ce qui relève de leurs choix, et les conséquences qui en résultent. Le gouvernement devant, lui, s’employer à neutraliser tout ce qui gêne ces choix. » Le problème, ajoute Savidan, c’est que cette construction « ne prend pas en compte de manière satisfaisante les injustices structurelles. Elle présuppose des individus faisant des choix hors-sol… Elle pèche  dans le meilleur des cas  par naïveté sociologique ».

L’autre grande inspiration de Macron, à écouter Speranta Dumitru et d’autres, est le philosophe et économiste Amartya Sen. Plutôt que de chercher à égaliser les ressources ou les niveaux de bien-être, Sen propose d’égaliser les « capabilités » (néologisme qui renvoie à la liberté et à la capacité d’agir). Chacun doit pouvoir choisir les actions lui permettant de réaliser ses projets, c’est même la condition du bonheur. Le rôle de la politique est donc d’élargir les possibilités d’action des individus : leurs libertés.  D’où l’insistance sur la formation, la lutte contre les discriminations… On retrouve ce thème dans certains discours de Macron, comme celui de Toulon : « Défend-on la liberté vraiment lorsque certains n’ont pas droit à la liberté, lorsque certains n’ont pas  alors qu’ils en ont envie  des capacités, dans nos quartiers, dans la ruralité, de “faire”‑? »

Amartya Sen nous a fait savoir qu’il ne connaissait pas personnellement Macron mais qu’il « l’admirait  ». Rawls, Sen… L’historien et épistémologue François Dosse n’est pas surpris par ces références. Car elles nous ramènent tout droit à… Paul Ricœur, dont il a été l’ami et le biographe. C’est d’ailleurs lui qui jadis a présenté le jeune étudiant Macron à Ricœur lorsque ce dernier cherchait un assistant.

Le philosophe protestant a en eet été marqué par Rawls, qu’il a beaucoup étudié et discuté. Par ailleurs, dit Dosse, il a adopté l’approche des «  capabilités  » d’Amartya Sen, qui rejoignait sa propre réflexion sur « l’homme capable ». Bien avant ce dialogue, Ricœur avait engagé sa réflexion sur le thème de la volonté individuelle (« La philosophie de la volonté » est le sujet de sa thèse) et se passionnait pour tout ce qui pouvait accroître la liberté de l’homme et sa capacité. « C’est le fil rouge de sa pensée. Et on le retrouve chez Macron, y compris quand il écrit “la France est une volonté” », juge Dosse. Même le slogan dynamique En Marcheest cousu de ce fil-là, à l’écouter. Autre thème ricœurien, le fameux « en même temps » qu’on a tant raillé chez Macron : « Ricœur cherchait toujours à articuler les contraires, mémoire et Histoire, temps intime et temps cosmologique, etc. Comme lui, Macron joue sans cesse sur la tension entre deux pôles : droite/ gauche, liberté d’entreprendre/protection des travailleurs… Il cherche à penser à la fois l’un et l’autre, à sortir du manichéisme. »

Résumons : Macron serait millien, rawlsien, sénien, dworkinien et ricœurien. En même temps, est-il bien conscient d’être habité par tous ces gens ?

Pascal RICHÉ . extrait de  L’OBS du 14 07 2017