Juin 132017
 

« Macron profite de la force de la Ve et d’un dégagisme à la Beppe Grillo »

Par   J.Jaffré  Le Figaro du 13 06 2017 Vincent Tremoller de Viller

LE FIGARO. – L’abstention lors de ce premier tour de l’élection législative est-elle vraiment historique ?

Jérôme JAFFRÉ. – Ce taux d’abstention de plus de 51 % est un record absolu, toutes Républiques confondues. Il amplifie un phénomène qui ne cesse de s’aggraver depuis l’automaticité de l’organisation des législatives juste après l’élection présidentielle. Les moins de 35 ans et les catégories populaires sont les plus touchés. Et, cette fois-ci, deux phénomènes se combinent. D’abord, un abstentionnisme de lassitude après le vote à l’élection reine. Ensuite, un abstentionnisme de distance, fruit de ceux qui n’ont pas envie de soutenir le président mais qui n’éprouvent pas encore l’envie de se mobiliser contre lui. Un autre « ni-ni » : ni soutien au président ni mouvement d’opposition. Subsistent enfin des questions essentielles qu’il faudra se poser : faut-il organiser les élections législatives en même temps que l’élection présidentielle ? Faut-il corriger le mode de scrutin et instiller une dose de proportionnelle ? Enfin, la règle qui oblige à dépasser 12, 5 % des inscrits avait été établie en 1977. À l’époque l’abstention était de 20 %. À 50 %, cette règle devient d’une brutalité certainement excessive.

 

Quel sens donner au vote de ce premier tour ?

Le vote est évidemment favorable à La République en marche. Avec un petit vent d’espoir qui se lève.

Aux législatives de 2012, l’attente d’une amélioration de la situation du pays n’était que de 23 %. Aujourd’hui, selon OpinionWay, elle s’élève à 35 %. Pour nuancer, il faut souligner l’impossibilité de morceler son vote. Un électeur prêt à voter pour En marche !, mais qui ne souhaite pas qu’il ait la majorité absolue, ne peut couper son vote en deux. Dans le choix électoral, le vote se compte, il ne se pèse pas.

Quels sont les nouveaux clivages ?

Le principal clivage qui se dégage de ce premier tour, c’est celui qui sépare un parti neuf des vieux partis, déconsidérés. C’est ce qui s’était passé avec le parti gaulliste au début de la Ve République. Souvenons-nous qu’en 1958, Mitterrand, Mendès France, Edgar Faure, Jacques Duclos ont été battus, et qu’en 1962 l’UNR avait gagné la totalité des circonscriptions de Paris (ce qui pourrait arriver à La République en marche et à ses proches dimanche prochain).

La République en marche devrait obtenir une très large majorité. Est-ce le premier parti de France pour longtemps ?

La grande force de La République en marche réside d’abord dans la faiblesse de ses adversaires : ils sont à terre et divisés. Disons-le : 32 % des voix pour le parti présidentiel aux élections législatives, ce n’est pas un score énorme. Depuis 1981, la moyenne est entre 35 et 40. Le parti de Sarkozy avait fait 42 % en 2007. La différence, aujourd’hui, est que les adversaires sont incapables de s’entendre. Emmanuel Macron bénéficie donc de la puissance de la Ve République, avec le scrutin majoritaire qui amplifie les mouvements, et d’un dégagisme à la Beppe Grillo : « Liquidons la vieille classe politique ! » Le parti de Macron gagne sur les deux ailes en réussissant l’éradication des socialistes dans leurs terres historiques (Landes, Aude, Seine-Maritime) et en faisant basculer vers lui l’électorat bourgeois (Hauts-de-Seine, Yvelines). À Paris, dans le XVIe arrondissement, Emmanuel Macron faisait 27 % au premier tour, et ses candidats y obtiennent 45 %. Dans le VIIe, Macron avait fait 31 %, contre 44 % dimanche soir. Mais éradiquer les socialistes et rallier l’électorat bourgeois augurent une fragilité. Macron occupera-t-il le terrain du centre gauche ou celui du centre droit ? Il sera difficile de tenir longtemps une double occupation : dominer dans les Landes et l’Aude, et en même temps dans le VIIe et le XVIe arrondissement de Paris.

Le PS est-il condamné ?

Macron fait subir au PS ce que Mitterrand en son temps avait fait au Parti communiste. Dans cette élection, le PS a subi un double handicap. Il n’était pas le vote de la vraie gauche, il n’était plus un vote utile. Du coup, la sanction est du même tonneau pour les ministres candidats, comme Urvoas à Quimper, et pour les frondeurs, comme Benoît Hamon ou Aurélie Filippetti. Pour les anciennes générations (Guigou, Glavany) et pour la nouvelle (Matthias Fekl, Juliette Méadel, déjà éliminés, ou Najat Vallaud-Belkacem, en situation désespérée). Au soir du second tour, nous pouvons constater que le PS aura dû céder à LREM ses circonscriptions historiques, celles de Mitterrand, Mauroy, Fabius, Rocard, Hollande et Ségolène Royal.

Quid de La France insoumise ?

C’est un résultat en demi-teinte, très loin du score de Jean-Luc Mélenchon à l’élection présidentielle. La démobilisation a joué en sa défaveur, particulièrement parmi les jeunes qui avaient été séduits. Par son refus de toute entente, La France insoumise a contribué à beaucoup d’éliminations de la gauche du second tour. Son objectif avoué est de remplacer le PS.

De fait, elle récolte des résultats significatifs dans des terres socialistes comme l’Ariège, la Haute-Garonne

ou l’Hérault. Ces performances visibles à la présidentielle se sont confirmées. La bataille de la gauche ne fait que commencer… Mais il est vrai que tout cela dépendra de l’accession ou non de Jean-Luc Mélenchon à l’Assemblée.

Que penser du résultat de la droite ?

Le résultat des candidats LR-UDI réussit l’exploit d’être inférieur à celui de François Fillon : 18,8 % contre 20,1 %

à la présidentielle. Ce qui prouve que le score du vainqueur de la primaire n’était pas simplement un accident dû aux affaires. La droite est coupée des jeunes générations, des catégories populaires, mais aussi des classes moyennes. Il y a des terres de droite qui basculent du côté d’En marche ! : la Haute-Savoie, la Manche, l’Aveyron, qui pourtant n’ont pas la même sociologie que la région parisienne aisée que nous avons évoquée. Pour LR, le second tour sera très difficile. Il est peu probable que la gauche vienne à son secours. Certes, les électeurs de gauche ne veulent pas d’une assemblée monochrome, mais ils se sentent trop loin des Républicains pour venir à leur secours.

Le FN a-t-il marqué des points ?

Pour le FN, c’est un échec grave, en partie caché par la bonne performance de Marine Le Pen. Ce score de 13,2 % est en effet inférieur à celui de 2012 (13,6%). Or, depuis 2015, le FN engrangeait les bons résultats et se proclamait même le premier parti de France ! Les scores sont souvent décevants, même dans les circonscriptions les plus favorables. Dans la 12e circonscription du Pas- de-Calais, théoriquement la meilleure de France, Bruno Bilde fait 35 %, contre 42 % au premier tour de la présidentielle. Dans la 7e du Pas- de-Calais, Philippe Olivier fait 24 %, soit 12 points de moins. Florian Philippot, dans la 6e circonscription de Moselle, subit un échec, même s’il arrive en tête avec 23,8 %, car il est 10 points en dessous de la présidentielle et sans grande chance de gagner. Cependant, le grand enjeu politique à suivre au second tour sera de savoir s’il y a jonction ou non entre les électeurs LR et FN pour limiter l’hégémonie du parti présidentiel. Deux départements, les Alpes-Maritimes et le Var, retiennent le plus l’attention, car c’est tantôt un candidat LR, tantôt un candidat FN qui sera au second tour. Éric Ciotti, par exemple, a grand besoin à Nice des voix FN pour sauver son siège. Selon que cette jonction s’opère ou se refuse, les relations futures entre les deux camps pourraient s’en trouver modifiées.

Jérôme JAFFRE pour le Figaro 13 06 2017