Juil 142017
 

Encore étudiant, Macron avait assisté le philosophe pour son grand livre sur “la Mémoire, l’Histoire, l’Oubli”. Cela a-t-il joué sur sa pensée politique ? Oui, mais cette influence ne doit pas être surestimée, explique Olivier Abel, qui fut un proche de Ricœur professeur de philosophie à la faculté de théologie protestante de Montpellier. Elève de Paul Ricœur, auteur de plusieurs livres sur sa pensée, il est l’un des membres fondateurs du Fonds Ricoeur, qui abrite l’ensemble des archives du philosophe. Dernier ouvrage paru : « Pierre Bayle.

Avant tout, je tiens à rappeler l’écart immense entre le monde du «  philosophe » et celui du « politique ». La politique est un art d’arbitrage et de décision, tandis que la philosophie, depuis Socrate – et c’est particulièrement vrai chez Ricœur –, s’exerce à la conversation infinie, où l’important reste dans les interrogations vives qui nous font dialoguer à travers les temps et les langues. Je ne veux pas dire que Paul Ricœur ait ignoré la politique : celle-ci a été au cœur de sa réflexion et il a lui-même assumé des responsabilités quasi politiques en tant que doyen de l’université de Nanterre en 1969-1970, au cœur des années contestataires. Mais il l’a fait avec la conscience aiguë que, en politique, on peut se tromper –comme il l’écrit dans ses carnets de captivité en 1942.

Et puis, la pensée de Ricœur a une amplitude qui le rend irréductible à une orientation politique quelconque. La variété des champs qu’il a abordés en fait, à mon sentiment, le plus grand penseur européen de la seconde moitié du XXe siècle. On s’en apercevra avec le temps. Et tant pis pour ceux qui l’enferment sous l’étiquette de « penseur chrétien » : Ricœur, qui n’a cessé de déconstruire sa propre tradition, rappelle aussi qu’on ne choisit pas son point de départ, que l’on naît dans une culture comme avec un corps, et que, dans le dialogue des civilisations et des époques, « pour avoir en face de soi un autre que soi, il faut avoir un soi ». Sa réflexion dépasse donc largement la seule question politique.

En rappelant ces éléments, je ne veux pas contester que l’actuel président français ait été un jeune ami du philosophe, ni bien sûr qu’il l’ait assisté dans l’établissement éditorial de « la Mémoire, l’Histoire, l’Oubli » (2000). Je souhaite juste souligner que son œuvre, vaste et multiforme, engendre des lectures très variées, pointant vers d’autres orientations. Emmanuel  Macron, que nous avions coopté à notre petit comité éditorial au moment de l’inauguration du Fonds Ricœur (2010), et qu’à titre amical je respecte et estime beaucoup, a d’ailleurs toujours eu la modestie de le reconnaître.

Ces restrictions étant posées, qu’a-t-il repris de la pensée de Ricœur ? Sur plusieurs sujets, on peut repérer des continuités, mais que l’on se gardera de pousser trop loin. Ce qu’il faut espérer, c’est que le président prendra le temps de poursuivre ses lectures !

1) Les blessures de l’histoire. Le thème a été abordé par Emmanuel  Macron durant sa campagne, notamment à propos de la guerre d’Algérie, dans une déclaration balancée où il esquissait une politique de la juste mémoire, qui passerait entre la tentation d’oublier et celle de trop se souvenir. Il y a là une manière très ricœurienne d’articuler « en même temps » un devoir de justice et une tâche de réconciliation. Mais Ricœur remarquait qu’en la matière, ni l’historien, ni le juge, ni le législateur, ne peuvent se placer en « tiers absolu ». C’est au dissensus  civique de faire le travail. S’il veut être ricœurien, le président devra prendre garde à ne pas imposer sa manière de tirer la leçon du passé et de définir le présent. Les mémoires plurielles doivent se déplacer ensemble pour rouvrir dans le passé des promesses écrasées et former un horizon d’attente commun. Faire société, c’est « faire mémoire de toutes les traditions » qui s’y sont sédimentées. C’est aussi montrer que l’histoire n’est pas finie. Il faut bien insister sur ce point : quand Ricœur parle d’« identité narrative », il ne désigne pas une identité figée et univoque, mais au contraire une identité faite de mille sources, « enchevêtrée dans des histoires », inachevée.

2) Les capacités de l’individu. On peut retrouver dans les discours de Macron la notion de « capacité  chère à Ricœur. Plutôt que de penser l’individu comme un sujet bardé de droits théoriques, il s’agit de le placer en capacité effective de déployer ses «possibles les plus propres ». Une société le moins injuste et le moins humiliante possible doit donner à chacun les moyens d’être « capable », disait-il, en écho au thème de l’égalité des chances développé par le penseur américain John Rawls et aux « capabilities » de l’économiste indien Amartya Sen. Mais, chez Ricœur, le « sujet capable » est aussi un « sujet coupable», et plus encore un « sujet vulnérable » – son livre de 1960 sur la fragilité humaine en témoigne. C’est surtout un sujet « reconnaissant », c’est-à-dire un sujet qui sait combien nous sommes tous dépendants les uns des autres, combien ce que nous sommes, nous le devons aux autres. Il n’y a pas de société ni d’individus sans cet « endettement mutuel infini ». On est loin de l’entrepreneur de soi, qui ne doit rien qu’à lui-même, cher à certains « macroniens » !

3) L’autorité politique. En 2011, dans un article de la revue « Esprit », Emmanuel Macron se demande comment « restaurer une forme de discours et de responsabilité politique qui rétablisse la confiance dans la parole politique et l’action politique  ». De son côté, Ricœur, dans « Langage politique et rhétorique » (1990), insistait sur la fragilité du langage politique. Celui-ci, disait-il, n’est ni de l’ordre d’un savoir indiscutable ni de l’ordre de pures opinions subjectives : il est fait de la confrontation de convictions argumentées, qui se corrigent et se pondèrent mutuellement. Certes, gouverner c’est établir un ordre provisoire de priorité. Mais Ricœur insiste là encore sur le dissensus indispensable quant aux fins du bon gouvernement. Dans « le Paradoxe politique » (1957), Ricœur pointe l’existence du « mal politique », qu’il voit comme une pathologie propre au politique et à sa rationalité : le pouvoir, parce qu’il détient le monopole de la force, est toujours tenté d’en abuser. Le politique a donc un double sens : vertical car il y a de la violence et des rapports de force, et il faut instituer la protection des plus vulnérables ; mais aussi horizontal par le pacte d’un libre-agir ensemble qui fait la rationalité démocratique. Macron modifie cet équilibre. Même si, pour lui, « l’action politique nécessite l’animation permanente du débat », il valorise davantage la dimension verticale, qu’il inscrit dans une conception plus vaste du pouvoir, que l’on peut qualifier de « théologie politique » tant elle ressortit à une analyse des croyances profondes : il y aurait au cœur de notre société française une place vacante, celle du roi. Or Ricœur, lui, n’a cessé de montrer qu’il existe une autre « théologie politique » bien plus adaptée à la démocratie, qui devait être mise en débat avec la première : celle de la libre alliance, qui suppose la libre expression d’un véritable pluralisme des voix, sinon des partis, et une réelle confiance dans la capacité des sociétés à soutenir des conflits féconds. Les mois qui viennent nous montreront si le président jupitérien saura s’en souvenir.

4) La critique de la technocratie. Dans l’article publié par « Esprit », Emmanuel  Macron insiste sur le manque actuel de véritable idéologie, seule à même de « restaurer l’agir politique », « reconstruire notre imaginaire politique » et « reposer la question des finalités ». « L’animal politique a besoin de donner du sens à son action», dit-il, et il importe de confronter des « visions du monde » pour instaurer un rapport au temps plus long et plus large que les seules échéances électorales. Donner du sens, c’est ne pas s’en tenir au discours de la science et de l’expertise, qui prétend être seul détenteur du savoir nécessaire à la bonne gestion de la société. Ricœur dénonçait l’idée qu’il y aurait un gouffre infranchissable,une «coupure épistémologique» entre la rationalité scientifique et l’idéologie, chacune pré- tendant bien sûr être du côté de la rationalité et relé- guant l’autre camp dans l’idéologie. Emmanuel  Macron a eu le courage de rompre avec l’idéologie technocratique du « zéro idéologie », mais il ne conçoit celle-ci que comme discours d’intégration qui rassemble la collectivité en un consensus (d’où son fameux cri: « c’est notre projet »). Ricœur contrebalançait l’idéologie par l’utopie, comme capacité à déconstruire les cadres de notre monde et à explorer le possible. Croire que la sphère économique peut tout comprendre et tout représenter, voilà qui ne serait pas ricœurien. Car les figures de la « vie bonne »sont multiples, et cette radicale pluralité des formes de vie est elle-même désirable. Elle est même la condition de la liberté.

Olivier ABEL  extrait de L’OBS du 14 07 2017