Juin 292017
 

« Les limites de l’optimisme économique » Chronique  par kemal dervis

L’ avenir économique du monde semble plus brillant qu’il n’a été depuis longtemps. Les institutions financières internationales et de nombreux acteurs du secteur privé prévoient une croissance mondiale nettement plus rapide cette année qu’en 2016. Le FMI a relevé sa projection pour 2017 de 3,4 % à 3,5 %, contre 3,1 % pour 2016. Selon l’Index Tiger Brookings-FT, qui indique une récupération « large et stable », les Etats-Unis, le Royaume-Uni et le Japon contribueront le plus à cette hausse. L’Inde aussi est en bonne forme.

Décrypter les composants de ces projections , nouvelles données, hypothèses retenues… serait une tâche énorme. Mais, quelles que soient les raisons qui poussent à l’optimisme, il y a aussi de bonnes raisons d’être prudent, en particulier à moyen et à long terme. Les prévisionnistes, comme les marchés, sont souvent guidés par l’instinct grégaire. Plus le nombre d’analystes souscrivant à une opinion donnée est important, plus les autres changent leurs propres prévisions dans cette direction. Le point de vue plutôt optimiste de la majorité a été renforcé par un sentiment de soulagement.

Le vote en faveur du Brexit et l’élection de Donald Trump avaient fait craindre une catastrophe économique. Pourtant, à ce jour, aucun des deux n’a eu de conséquences économiques graves. Au contraire, la confiance du marché reste élevée, ce qui stimule les attentes de croissance. Il est révélateur que la Réserve fédérale américaine ait mis en œuvre de modestes hausses de taux d’intérêt sans déclencher de réaction indésirable ; même sur les marchés émergents qui, en 2016, redoutaient encore cette hausse. Pourtant, la croissance reste vulnérable aux problèmes non résolus.

L’un d’entre eux est le ralentissement de la hausse de la productivité, qui a freiné la performance économique mondiale à des degrés divers au cours des deux dernières décennies, sans signe de reprise en vue. Un autre problème, les inégalités économiques, semble s’aggraver avec la concentration de plus en plus importante de la richesse au sommet de la répartition des revenus. Ces inégalités continuent de saper la demande globale, même si la croissance accélère à court terme.

Une baisse du chômage ne contribuerait pas non plus à stimuler fortement la demande, notamment parce qu’un tel changement serait probablement lié à une diminution du taux d’activité, comme cela a souvent été le cas aux Etats-Unis.

ÉCUEIL POUR LA CROISSANCE : Ensuite, il y a le changement climatique. Le monde n’a toujours pas répondu à ce qui est peut-être le plus grand écueil pour la croissance à long terme : comment l’économie mondiale peut-elle continuer à se développer rapidement sans que la température moyenne mondiale n’augmente de plus de 2 °C au-dessus de son niveau préindustriel ? Pour que l’économie mondiale atteigne son taux de croissance potentiel – soit 2,5 % à 3 % aux Etats-Unis et en Europe et 5 % à 6 % dans les économies émergentes –, elle devra inverser ces tendances.

Pour contrer les inégalités, il faut des marchés du travail plus solides et plus flexibles. Nous devons développer des systèmes éducatifs offrant les compétences numériques et civiques requises par le marché du travail du XXIe siècle. Il faut également mettre en place des systèmes de protection sociale modernes et durables, offrant des droits transférables. Enfin, il faut mettre en œuvre des stratégies de gestion des migrations.

En ce qui concerne le changement climatique, nous avons besoin d’un système global de tarification du carbone implicite ou explicite, mené par les acteurs les plus influents de l’économie mondiale. Conformément à l’accord de Paris de décembre 2015, les niveaux de prix du carbone devraient prendre en compte les responsabilités historiques et les niveaux de revenus actuels.

Il y a encore une condition sine qua non pour une croissance durable : la paix et la sécurité. Cela exige un cadre de gouvernance internationale fort au sein duquel les conflits peuvent être résolus par voie de négociation et de compromis, bien que des systèmes de défense solides – y compris cybernétique – aient également un rôle important à jouer pour protéger les sociétés contre les menaces majeures. Pour cela, il est crucial d’adapter les institutions multilatérales, qui ont longtemps joué un rôle stabilisateur important, et de lutter contre la tendance de plus en plus forte au contournement de ces institutions en faveur d’accords bilatéraux ou régionaux.

Rien de tout cela n’implique que les projections de croissance pour 2017 seront démenties. Au contraire, il est possible que le monde connaisse une croissance encore plus rapide que prévu. Mais ces gains risquent d’être de courte durée si les décideurs ne saisissent pas cette occasion pour relever les défis structurels profonds qui, s’ils ne sont pas résolus, entraveront la croissance de long terme.

 Traduit de l’anglais par Timothée Demont Copyright : Project Syndicate, 2017. Project-syndicate.org