Juin 132017
 

Cette interview a été réalisé en Janvier 2017.  Depuis JM Blanquer a été nommé Ministre de l’Education Nationale du Gouvernement d’Edouard Philippe.

Que pensait ce haut fonctionnaire il y a 3 mois  ,va t il mettre en action ses propositions ? Vous en saurez plus sur ses propositions de réforme dont certaines prennent à total  contre pied celles de son prédécesseur  .Confucius 

PROFIL

Né en 1964 à Paris, Jean-Michel Blanquer : Innovations, expérimentations, responsabilisation des chefs d’établissement et, pourquoi pas, changement de statut des enseignants… Pragmatique et sans tabou, l’ex directeur de l’Essec, proche d’Alain Juppé, propose une réforme radicale du système éducatif.

Formation : Doctorat en droit, IEP-Paris, Maîtrise de philosophie, DEA de droit public et d’études politiques.

Étapes de carrière :

Ancien professeur de droit public à l’IEP-Lille

Ancien professeur de droit public à l’université Paris III

Chercheur à l’Institut français d’études andines (1989-1991)

Attaché temporaire d’enseignement et de recherche à l’université Paris II (1992-1994)

Maître de conférences de droit public à l’université de Tours (1994-1996)

Professeur de droit public à l’université Paris III et, parallèlement, directeur de l’Institut des hautes études de l’Amérique latine (1998-2004)

Recteur de l’académie de la Guyane (juillet 2004-2006)

Directeur adjoint du cabinet du ministre de l’Éducation nationale, de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, Gilles de Robien (octobre 2006-mars 2007)

Recteur de l’académie de Créteil (mars 2007-décembre 2009)

Directeur général de l’enseignement scolaire au ministère de l’Éducation nationale (décembre 2009-novembre 2012)

Directeur général de l’Essec

Source : acteurspublics.com

 

« L’autonomie des écoles, la réforme obligatoire » par Béatrice MATHIEU

Pour sortir des logiques conflictuelles qui entravent les réformes, Jean-Michel Blanquer mise sur la contagion des bonnes pratiques.

IL Y A CEUX QUI PARLENT D’ÉDUCATION, doctement, la tête dans les grandes théories et le « y a qu’à-faut qu’on » au coin des lèvres. Et puis il y a ceux qui la vivent. Jean-Michel Blanquer fait partie de cette deuxième famille. A la tête de l’Essec depuis trois ans, ce quinquagénaire discret, coriace et sans tabou, connaît par coeur les rouages de la grande machine de l’Education nationale : il a été tour à tour professeur d’université, directeur de l’Institut des hautes études de l’Amérique latine, recteur de l’académie de Guyane puis de celle, très redoutée, de Créteil, et enfin directeur général de l’enseignement scolaire pendant les années Sarkozy. Il publie aujourd’hui L’Ecole de demain (Odile Jacob). Pas un brûlot, plutôt un essai programmatique dont les mots d’ordre sont « innovation », «expérimentation » et « autonomie ». Ce proche d’Alain Juppé ne s’en cache pas : revenir rue de Grenelle, oui, il y pense le matin en se rasant. Mais par la grande porte, en s’asseyant dans le fauteuil de ministre de l’Education. Rien que ça.

L’EXPANSION : L’avenir de l’école est l’un des sujets les plus sensibles, les plus éruptifs, en France, alors même que l’école de la République, berceau de l’égalitarisme, est en panne. Comment sortir des oppositions stéréotypées qui plombent toute tentative de réforme ?

JEAN-MICHEL BLANQUER. L’éducation devra être l’un des chantiers prioritaires du prochain président. Nous sommes dans une situation paradoxale. Le système doit absolument évoluer et, en même temps, il est fatigué par les réformes successives et les politiques de stop-and-go qu’il a subies. Il faudra donc mettre en place une méthodologie de la réforme qui ne le harasse pas, ne passe pas forcément par la loi ou par un « grand soir », mais qui s’inscrive dans la durée. D’emblée, la réforme doit passer par la création d’un climat de confiance entre tous les acteurs de l’institution : professeurs, parents, élèves, chefs d’établissement. Leur responsabilisation est un enjeu essentiel. L’objectif doit être la réussite de tous les élèves dans leur domaine d’excellence. Il s’agit de tirer l’ensemble du système vers le haut, en reconnaissant la diversité des talents et des parcours sur la base de savoirs fondamentaux bien ancrés chez tous les élèves.

L’EXPANSION / Vous dites à juste titre que les réformes se sont succédé. Or la performance des élèves français dans les grands classements internationaux a fortement diminué au cours de la dernière décennie. Pourquoi un tel échec ?

J.-M.B. Parce qu’il n’y a pas une solution unique et magique aux problèmes de l’école. Mais un éventail de solutions, dont la cohérence doit être saisie par tout le monde. On doit s’attaquer aux facteurs les plus importants, notamment à ce qui se passe à l’école avant l’âge de 7 ans. La question de la maîtrise du langage et du vocabulaire est décisive. A l’entrée en maternelle, le nombre de mots connus peut varier du simple au triple, selon l’origine sociale des parents. La France est le pays de l’OCDE où l’origine socio-économique pèse le plus sur la réussite scolaire des enfants. Pour 95 % des enfants, on peut prévoir en fin de grande section ce qu’il va leur advenir à la fin du CM2. De même, on sait que 80 % des élèves décrocheurs étaient déjà en difficulté au CP. Or les sciences cognitives ont fait des avancées considérables ces dernières années, et révélé l’incroyable potentiel du cerveau de l’enfant dès son plus jeune âge. A ce titre, j’insiste, le bain de langage est déterminant. Et l’école – notamment maternelle et élémentaire – peut jouer un rôle fondamental pour compenser les inégalités entre les familles.

L’EXPANSION « ON NE DOIT PAS SE FOCALISER SUR LE NOMBRE DE POSTES CRÉÉS, MAIS SUR LA PRÉSENCE DES ENSEIGNANTS DANS LES ÉCOLES. » Faut-il mettre plus d’argent sur la table, et où ?

J.-M.B. Les dépenses de la France en matière scolaire sont dans la moyenne des pays de l’OCDE. Compte tenu de la situation de nos finances publiques, je ne pense pas qu’il soit nécessaire et possible de dépenser plus. En revanche, il est possible de répartir mieux et différemment les moyens. Les dépenses par élève dans le secondaire sont 23 % plus élevées en France que dans la moyenne des grands pays, mais celles des élèves du primaire y sont 29 % inférieures. Cet écart est d’autant plus préjudiciable que les travaux de James Heckman, prix Nobel d’économie, montrent qu’un euro consacré à un jeune enfant permet d’en économiser jusqu’à huit des années plus tard dans les domaines de la santé, de la sécurité, de la justice ou des services sociaux… La division par deux de la taille des classes maternelles dans les zones les plus difficiles nécessiterait la création de 3 500 postes d’enseignants du premier degré, pour un coût total d’environ 120 millions d’euros par an. Mais la question de l’argent n’est pas l’alpha et l’oméga de la réforme. Les enjeux qualitatifs sont plus importants que les enjeux quantitatifs. La formation des professeurs, une pédagogie explicite et progressive, la personnalisation des parcours, des méthodes inspirées de celles qui fonctionnent, la cohésion et la responsabilisation des équipes, tout cela doit être mis sur la table.

L’EXPANSION : La question de la rémunération des enseignants, et donc celle de leur temps de travail, doit-elle être, aussi, mise sur la table ?

J.-M.B. Il faut ouvrir cette réflexion et raisonner de façon différente. On ne doit plus se focaliser uniquement sur le nombre de postes créés, mais sur le nombre d’heures globales disponibles et la présence physique des enseignants dans les établissements. On peut très bien imaginer des évolutions pour les nouveaux enseignants, avec, par exemple, une rémunération supérieure en échange d’un engagement de présence plus forte dans les écoles. De façon générale, on doit viser la qualité davantage que la quantité. Et la responsabilisation plutôt que les solutions qui viennent d’en haut.

L’EXPANSION :Faudrait-il aller jusqu’à changer le statut des enseignants, en proposant aux nouveaux professeurs des contrats de travail de droit privé ?

J.-M.B. Pourquoi pas, même s’il ne faut pas commencer par cela. Il faut d’abord établir des habitudes de travail en équipe et, ensuite, offrir à ces équipes la liberté de définir les règles du jeu au sein de l’école ou de l’établissement. Il faut déconcentrer, procéder par expérimentation. Cela fait partie de la méthodologie de la réforme. Sortir de la logique conflictuelle et procéder par contagion des bonnes pratiques.

L’EXPANSION La création des 60000 postes par François Hollande sur le quinquennat a-t-elle été une erreur ?

J.-M.B. Oui, parce qu’on n’a jamais su à quoi correspondait exactement ce chiffre. Dans l’ensemble, la création de postes pose plus de problèmes qu’elle n’en résout. D’abord, celui de la rémunération des enseignants puisque, plus il y a de professeurs, moins il est facile pour l’Etat de les augmenter. Elle pose aussi le problème de la qualité des recrutements. On a créé des postes dans des spécialités où il y avait déjà des pénuries de candidats. Creuser le déficit budgétaire sans discernement est une facilité politique. Mais c’est une faute au regard des vrais enjeux.

l’EXPANSION  / Vous prônez davantage d’autonomie pour les établissements. N’est-ce pas la porte ouverte à encore plus d’inégalités entre les écoles ?

J.-M.B. Le système est déjà profondément inégalitaire : il n’y a qu’à voir la fuite des élèves vers le secteur privé et les stratégies d’évitement [de la carte scolaire] mises en place par les parents. Pour inverser les choses, l’idée est d’avoir un volume horaire garanti à l’échelle nationale en français et en mathématiques et fonctionner ensuite en laissant une autonomie accrue aux équipes pédagogiques pour fixer elles-mêmes la dotation horaire pour les autres matières et mettre en place un vrai projet d’établissement. Cette grande liberté peut aller jusqu’au recrutement des professeurs. L’idéal à terme est que le chef d’établissement recrute luimême ses professeurs certifiés sur la base du projet qu’il souhaite mener. Cela signifie aussi que les ressources humaines doivent être gérées à l’échelle locale, aux antipodes de la gestion « par ordinateur » d’aujourd’hui.

L’EXPANSION Ce n’est pas une réforme mais une révolution que vous suggérez… Comment une telle refonte du système pourrait-elle emporter l’adhésion ?

J.-M.B. Tout simplement parce qu’elle ne sera pas imposée par la loi, mais menée dans le temps par l’expérimentation et la mise en valeur des bonnes pratiques. Pourquoi ne pas permettre à certains établissements, notamment dans les zones les plus difficiles, de tester, avec un contrat sur cinq ans, de nouvelles méthodes, en contrepartie d’une plus grande autonomie et d’en tirer ensuite un retour d’expérience ? C’est aussi une façon de sortir d’un certain fixisme dans les difficultés : aujourd’hui, le système de l’éducation prioritaire est construit de telle façon que les écoles s’y installent. Elles cherchent à ne pas en sortir, car cela impliquerait pour elles d’avoir moins de moyens. Il faut mettre en place d’autres logiques. Pourquoi, par exemple, ne pas récompenser les établissements qui en sortent ? Les équipes peuvent le comprendre à l’échelle locale.

L’EXPANSION : Faites-vous partie de ceux qui défendent la suppression du bac, un rite initiatique extrêmement coûteux ?

J.-M.B. Non, il ne faut pas le supprimer. C’est la dernière institution nationale qui nous reste depuis la suppression du service militaire. Surtout, il joue un rôle très important de régulation vers l’amont. En revanche, il faut le faire évoluer pour qu’il soit à la fois plus fin et plus musclé. L’épreuve finale pourrait ne concerner que quatre matières, dont le français et les mathématiques. Toutes les autres feraient l’objet d’un contrôle continu.

L’EXPANSION  « POURQUOI NE PAS AUGMENTER LES DROITS D’INSCRIPTION EN MASTER TOUT EN DÉVELOPPANT EN PARALLÈLE UN VRAI SYSTÈME DE BOURSE ? » La loi sur l’autonomie des universités va bientôt fêter ses dix ans, avec des résultats contrastés : certaines se portent bien, d’autres sont proches de la faillite. Quel bilan en dressez-vous?

J.-M.B. Un pas a été fait dans la bonne direction, mais beaucoup reste à faire. Il faut distinguer les deux missions de l’université. D’une part, l’accueil d’un nombre croissant de jeunes étudiants après le bac. De l’autre, le développement de l’excellence académique, qui passe par la recherche et des diplômes sélectifs. Quand on les confond, ces deux objectifs peuvent s’annihiler. Il faut donc distinguer ce qui se passe jusqu’à la licence de ce qui se passe après. Il est normal qu’il existe un enseignement supérieur gratuit ou très peu cher après le bac. Mais il est scandaleux que, au nom de la non-sélection à l’entrée, on aboutisse à la fin de la première année à une sélection par l’échec. L’université doit donc se focaliser sur la réussite en première année en s’inspirant de ce qui fait le succès des classes préparatoires. Par la suite, l’entrée sélective dans les masters est une bonne chose. Mais il faudrait aller plus loin, en augmentant les droits d’inscription en master tout en développant en parallèle un vrai système de bourse. Une telle politique bénéficierait aux plus défavorisés et irait dans le sens de la qualité de l’enseignement supérieur.

L’EXPANSION  Justement, les droits d’inscription dans les grandes écoles de commerce ou d’ingénieurs ont explosé ces dernières années. Jusqu’où peut aller cette inflation ? Est-elle consubstantielle à la concurrence à laquelle se livrent les grandes écoles à l’échelle mondiale ?

J.-M.B. A l’Essec, nous n’avons augmenté les tarifs que de 2 % sur les trois dernières années. C’est vrai que la concurrence des écoles de management à l’échelle mondiale implique des frais, notamment en ce qui concerne le recrutement des professeurs. Mais les écoles de management françaises réussissent à la fois à se classer parmi les meilleures du monde et à coûter nettement moins que leurs concurrentes américaines ou asiatiques. Evidemment, ces hausses de tarifs ont une limite, mais il faut assumer la vérité des coûts. Un seul objectif : trouver de nouveaux relais de croissance. C’est ce que fait l’Essec en s’implantant à Singapour ou en Afrique.

JEAN-MICHEL BLANQUER  Interview de l’Expansion Janv 2017