Juin 202017
 

«Il faut changer radicalement les choses» Martin Andler : Bac et post-bac ; Extrait des échos du 20 06 2017

INTERVIEW – Martin Andler est responsable du pôle enseignement supérieur et recherche de Terra Nova, professeur émérite à l’université Versailles-Saint-Quentin.

Du contrôle continu pour « sortir de la logique du bachotage », avec un lycée qui prépare à l’enseignement supérieur – et non plus au bac – et des universités qui formulent « des prérequis raisonnables » pour mieux accueillir des étudiants qui pourraient trouver « des SAS de professionnalisation » si les entreprises s’impliquaient davantage : voilà ce pour quoi plaide Martin Andler, alors que le gouvernement est « dos au mur » avec les 300.000 étudiants supplémentaires qui s’annoncent durant le quinquennat. La « sanctuarisation » des moyens promis par Emmanuel Macron est, dit-il, impossible à tenir.

Peut-on « muscler le bac », comme c’est l’intention du gouvernement, en proposant quatre épreuves terminales et du contrôle continu ?

C’est la proposition que Terra Nova avait faite il y a un an. Le bac est une machine qui s’est extrêmement alourdie en quarante ans – époque où on avait, justement, quatre épreuves. Il ne joue aucun rôle dans l’accès aux filières sélectives, puisque la procédure Admission post-bac (APB) est close bien avant le bac. Et il est devenu davantage un examen de validation de fin d’études plutôt qu’un mécanisme jouant un rôle significatif dans la sélection à l’entrée dans l’enseignement supérieur. Pour toutes ces raisons, il faut changer radicalement les choses.

L’organisation du contrôle continu peut aussi être très lourde…

La validation de l’examen et les notes du contrôle continu alourdiraient certainement un peu l’organisation quotidienne du lycée, mais il faut bien trouver des modes de validation de ce contrôle continu. On ne va pas faire disparaître d’un seul coup toute la complexité [de l’organisation du baccalauréat, NDLR]. Mais on sortirait de la logique actuelle du bachotage.

Comment pourrait s’organiser ce contrôle continu ?

Notre idée était de faire jouer au contrôle continu un rôle accru avec une organisation semestrielle sur les deux dernières années du lycée, notamment pour éviter la dispersion actuelle des élèves : un bachelier S doit, par exemple, travailler 10 ou 11 matières pendant son année de terminale. Cela est complètement contraire à toute idée d’approfondissement, et condamne la plupart des élèves à être superficiels, ce qui ne présente pas beaucoup d’intérêt.

Et pour faire du bac « un tremplin pour la suite » du parcours, comme entend le faire Jean-Michel Blanquer ?

L’organisation du bac ne va pas résoudre la question de la transition vers l’enseignement supérieur. Pour s’attaquer à cela, il faut que, dans l’enseignement supérieur, les établissements précisent les attentes qu’ils ont vis-à-vis des étudiants. Et que le rôle de l’année de terminale soit de préparer à l’enseignement supérieur. Les élèves dont les parents ont fait des études savent que l’enjeu de l’année de terminale n’est pas de préparer le bac, mais de se préparer à l’enseignement supérieur. Ce que beaucoup d’élèves de milieux modestes ne savent pas ! Et ils peuvent se retrouver en difficulté, malgré des notes extraordinaires au bac, car eux-mêmes et leurs professeurs ne les ont pas préparés à l’enseignement supérieur. On est dans un système complètement hypocrite.

Lire : Réforme du bac : Blanquer avance à pas de loup

            Jean-Michel Blanquer, une «tête chercheuse» à l’Education nationale

Comment sortir de cette hypocrisie ?

Il faut clarifier le rôle des deux dernières années du lycée. La quasi totalité des bacheliers généraux et technologiques poursuivent dans l’enseignement supérieur, et une part significative des bacheliers professionnels aussi. Ils sont donc bien dans une perspective de préparation à une poursuite d’études. En changeant l’organisation du lycée avec une semestrialisation des deux dernières années, les étudiants pourraient suivre en moyenne six matières différentes par semestre – pas plus – et se concentrer sur la validation des acquis au terme de chaque semestre.

Faut-il revoir l’organisation des séries du bac  ?

La division en séries – avec une hiérarchisation entre elles – pose problème. La série S ouvre toutes les portes, les effectifs y sont importants… et en même temps il n’y a pas assez d’étudiants en sciences. S’ajoute à cela une frontière très difficile à franchir entre bacs généraux, technologiques et professionnels. Sans abolir complètement cette distinction, on pourrait prévoir une organisation en modules pour que des transitions soient possibles, donnant la possibilité à un bachelier technologique de se renforcer sur les matières fondamentales s’il décide finalement de suivre des études générales à l’université, ou à un bachelier général de colorer sa scolarité avec des disciplines technologiques pour se préparer à aller en IUT ou en BTS.

Ces modules seraient connectés à des prérequis dans l’enseignement supérieur. Il faut donc que les filières post-bac annoncent la couleur, et disent précisément ce qu’il faut pour affronter telle ou telle filière dans de bonnes conditions, en formulant des prérequis raisonnables.

Qu’entendez-vous par prérequis « raisonnables » ?

Prenez des étudiants qui veulent faire des études de médecine et qui arrivent avec des notes et une motivation extrêmement faibles dans des disciplines qui sont absolument essentielles en première année de médecine. Est-ce raisonnable ? Non. D’ailleurs, ces étudiants échouent très massivement et c’est catastrophique pour tout le monde.

La question n’est pas de sélectionner une petite poignée d’étudiants, mais de répondre au défi d’un enseignement de masse qui concerne 50 ou 60 % d’une classe d’âge. On peut très bien décider que, pour certains étudiants, un relevé de notes et une lettre de motivation suffisent. Et que, pour d’autres, pour lesquels le dossier n’est pas suffisamment parlant, il faille un entretien voire plus.

Et si le lycéen n’a pas ces prérequis, que se passera-t-il ?

Il faut qu’il puisse les acquérir, soit dans les lycées, soit dans les universités, via des cours correspondant à l’acquisition de ces savoirs réputés essentiels pour la réussite des études.

Sur le modèle des stages de remise à niveau qu’a promis Emmanuel Macron ?

Ces stages pourraient avoir lieu en cours d’année scolaire, durant l’été ou après, si les lacunes du lycéen sont trop importantes et ne peuvent pas être comblées en quelques semaines. On peut imaginer des cours du soir ou des cours en ligne (MOOCS).

Tout cela permettrait-il d’éviter la pratique du tirage au sort dans les filières les plus encombrées ?

C’est une réponse partielle à cette question. On ne peut pas décider de l’avenir de quelqu’un par tirage au sort, et il n’est pas acceptable non plus de surcharger les amphis. Il faut donc trouver des solutions. En Allemagne, le tirage au sort se pratique, mais pour des études très demandées comme médecine par exemple, il est pondéré par le niveau du dossier scolaire. Un très bon étudiant candidat à des études de médecine a donc plus de probabilités d’être accepté qu’un autre qui a des résultats très moyens. Alors qu’en France on a un tirage au sort aveugle.

La création de 100.000 places de formations dans les filières courtes, promise durant la campagne présidentielle, est-elle une solution pour l’après-bac ?

Parmi les filières sélectives, il y a à la fois les classes préparatoires aux grandes écoles – qui sont une entrée pour des études longues – et les IUT et STS – qui sont en principe une entrée pour des études courtes et professionnalisantes. Or, l’immense majorité des étudiants des IUT poursuivent leurs études après leur diplôme, et une partie importante des étudiants de BTS, aussi. C’est évident qu’un étudiant de filière courte doit pouvoir poursuivre ses études. Mais il y a aujourd’hui une perversion du système avec des stratégies de passage par des IUT pour éviter les premiers cycles universitaires.

Toute la question est de savoir comment organiser la sortie des étudiants diplômés d’un bac+3 vers le marché du travail. Il faut un SAS d’insertion, entre la formation générale et l’insertion professionnelle. Au Royaume-Uni, la majorité des étudiants suivent des parcours dans des universités généralistes où ils acquièrent des licences en anthropologie, en théologie ou en mathématiques, puis intègrent des entreprises qui se chargent de la professionnalisation.

Faut-il faire de même en France  ?

On peut réfléchir dans cette direction. Avec des SAS qui seraient organisés dans les universités, dans les organismes de formation ou dans l’entreprise, avec des formations complémentaires professionnalisantes et des stages dans les chambres de commerce, par exemple. Il faut mettre tout le monde autour de la table, et discuter.

Et surtout que les entreprises ne fassent pas ce qu’elles ont tendance à faire, c’est-à-dire protester en disant que les universités ne leur donnent pas les diplômés dont elles ont besoin. Prenez les étudiants de Polytechnique : leurs enseignements sont théoriques, ils n’ont pas de préparation professionnelle sérieuse, et pourtant ils ne sont pas considérés par les entreprises comme n’étant pas préparés à l’insertion professionnelle. Ce raisonnement peut être fait partout.

A vous entendre, il faut freiner la course au bac+5…

Le bac+5 ne doit pas être la norme des études supérieures, et encore moins être la norme à 23 ou 24 ans. La poursuite d’études pour faire un master doit pouvoir être décalée par rapport à l’acquisition de la licence avec, par exemple, une formation continue à temps partiel dans le cadre d’une reprise d’études.

La réforme du bac est devenue un véritable marronnier. Est-elle vraiment davantage faisable aujourd’hui ?

Je vais choisir d’être optimiste. Cela fait trente ou cinquante ans que les gouvernements se sont heurtés à des oppositions extrêmement fortes émanant soit des étudiants, soit des enseignants. La question de la sélection fait partie de ces mots tabous qui ont abouti, en 50 ans, à un renforcement extravagant des filières sélectives en France. La lutte contre la sélection à l’entrée à l’université a plutôt été contre-productive. Et aujourd’hui encore, les grandes écoles sont en train de développer des bachelors qui ne sont rien d’autre que des licences sélectives.

Comment, dans ce contexte, accueillir une augmentation très importante du nombre d’étudiants ?

La difficulté s’annonce énorme. La génération de l’an 2000 arrivera massivement à l’université l’an prochain. Le choc va être très brutal car cela signifie une arrivée massive d’étudiants mal préparés à l’université, alors que les taux d’échec à l’université sont déjà trop élevés. On est dos au mur par rapport à cela. Les plans de réussite en licence ont tous échoué.

Certes, la France sous-investit dans ses universités. Mais elle a quand même mis pas mal d’argent dans l’investissement en licence, et cela n’a abouti à rien. Parce que ce qui est essentiel à la réussite, c’est la notion de contrat pédagogique : un établissement accepte un étudiant parce qu’il pense qu’il peut réussir, et les étudiants font un acte de candidature positif en choisissant ce qu’ils veulent faire et non pas en allant à la fac parce qu’ils n’ont pas de projet.

C’est un double engagement et cela fixe les conditions de réussite, bien plus que des mécanismes artificiels qui ont vocation à échouer. Or, tant qu’arrivent à l’université des étudiants pour lesquels les universités n’ont jamais été consultés sur leurs chances de réussite et qu’une partie très significative d’entre eux sont démotivés, on condamne les premières années de l’université à être des lieux d’échec massifs et de démotivation pour les étudiants. Il faut donc changer de méthode, tout en annonçant clairement qu’il ne s’agit pas de diminuer le nombre d’étudiants.

Est-ce faisable en « sanctuarisant » le budget de l’enseignement supérieur, comme l’a dit Emmanuel Macron ?

Le gouvernement va devoir faire face à un problème massif. A nombre d’étudiants constants, les budgets actuels sont insuffisants : on reste très en deçà des niveaux de financement par étudiant des grands pays riches. Or, nous allons être confrontés à une augmentation de 300.000 étudiants dans le courant du quinquennat, qui s’apprêtent à arriver dans les universités puisque les filières sélectives sont déjà bien remplies. Je ne vois pas comment on peut enregistrer cette augmentation du nombre d’étudiants de 15 à 20 % en faisant cela à moyens constants. Il faut augmenter les moyens par étudiant, et trouver des ressources supplémentaires pour faire face à l’augmentation du nombre d’étudiants. C’est absolument indispensable. Sans moyens supplémentaires, cela ne peut pas fonctionner.

Martin Andler