Juin 132017
 

La droite bousculée jusque dans ses bastions

« Libération » 13 06 2017

La large victoire d’En marche rebat toutes les cartes chez Les Républicains. Le parti va devoir gérer la fracture entre les partisans de l’ouverture et ceux d’une ligne plus dure.

Après l’imperdable présidentielle, voici donc perdues les imperdables législatives. L’alliance LR-UDI poursuit sa descente aux enfers. Elle a bon espoir de toucher le fond dimanche prochain, à l’issue d’un second tour qui consacrera l’élimination de la plupart de ses candidats. Aussi bien des barons de la droite que de jeunes espoirs censés prendre la relève. Rares sont les fiefs épargnés par la furie En marche. Même dans les hypothèses les plus défavorables, personne n’imaginait que Claude Goasguen pourrait être en difficulté dans le XVIe arrondissement de Paris, tout comme Eric Woerth à Chantilly. Des nouveaux venus, comme Franck Louvrier (Loire-Atlantique) ou Gilles Boyer (Hauts-de-Seine), qui avaient hérité de circonscriptions en or, sont largement distancés. Pendant cinq ans, la droite a cru que l’alternance ne pouvait pas lui échapper. De la guerre Copé-Fillon de novembre 2012 à la calamiteuse campagne présidentielle de 2017, elle s’est méthodiquement désintégrée.

Le chef de file de la campagne législative, François Baroin, et le patron de LR, Bernard Accoyer, ont d’abord mis ce résultat sur le compte de la logique présidentielle et de la faible mobilisation de l’électorat de droite. Pour François Baroin, l’abstention record démontre que l’élection d’Emmanuel Macron n’aura pas contribué à «dépasser les fractures» mises au jour lors du premier tour de la présidentielle. «Ce n’est qu’un premier tour», a pour sa part temporisé sur France 2 le secrétaire général de LR, Bernard Accoyer.

«Choc». Dans la plupart des circonscriptions, le second tour opposera LREM à LR-UDI. Les responsables de la droite veulent croire à un possible «sursaut» qui permettra au pays d’éviter, dimanche prochain, le triomphe du «parti unique». Les barons de LR entendent consacrer la semaine qui vient à «ouvrir les yeux» des électeurs en pointant les faiblesses du programme d’En marche, accusé de préparer un «choc fiscal» insupportable qui menace «d’étouffer» l’économie nationale. Bernard Accoyer se console en notant que l’alliance LR-UDI reste la principale force d’opposition du pays. En nombre de sièges, elle pourrait toutefois se retrouver au coude-à-coude avec le Modem…

La plupart des responsables du parti, y compris ceux qui ont des sympathies macroniennes, ont vraiment cru que ces élections législatives pouvaient corriger la présidentielle. Toutes les élections locales et partielles des trois dernières années n’ont-elles pas amplement démontré que le pays était majoritairement à droite ? L’UMP avait enregistré un succès historique aux élections municipales de 2014. Refondé l’année suivante par Sarkozy, le parti disposait d’un vivier de jeunes candidats prometteurs qui devaient prendre d’assaut l’Assemblée nationale.

Bloc. Mi-mai, le chef de file de la campagne Les Républicains, François Baroin, se donnait de bonnes chances de former le groupe le plus important dans une Assemblée très fractionnée, à l’image des résultats du premier tour de la présidentielle. A défaut d’atteindre la majorité absolue, l’alliance de la droite et du centre constituerait assurément une force politique incontournable.

Dans cette hypothèse, une rude bataille devait opposer deux lignes irréconciliables. D’un côté «les constructifs», qui se déclarent prêts à voter tous les textes qui iraient «dans le bon sens». A l’image de Thierry Solère, député LR des Hauts-de-Seine, en bonne position après le premier tour, beaucoup se disent prêts à voter la confiance au gouvernement d’Edouard Philippe. D’un autre côté, le président de la région Auvergne-Rhône-Alpes, Laurent Wauquiez (qui est simple suppléant), entend fédérer la droite «fidèle à ses valeurs», et donc insoluble dans le macronisme. Paradoxalement, l’ampleur de la défaite rend improbable une scission rapide. Pour exister, les députés rescapés seront condamnés à faire bloc. Ce qui n’empêchera pas une bagarre entre constructifs et légitimistes pour le contrôle du groupe.

Mais une droite pour quoi faire ? Dès lors que Macron n’a plus besoin d’eux, les constructifs ne perdent-ils pas leur raison d’être ? Pour se rassurer, ils font le pari que le pléthorique groupe LREM aura tôt fait de générer un sous-groupe de marcheurs frondeurs. C’est alors, veulent-ils croire, que Macron pourra s’appuyer sur eux pour faire passer ses réformes. Dans le camp des légitimistes, on se trouve aussi une raison d’espérer. Pour Wauquiez et ses amis, la faillite du FN était la bonne nouvelle de la soirée. Le champ est enfin libre à droite de la droite.

 

Les socialistes sur un champ de ruines « Libération » 13 06 2017

Avec 7 à 10 % des voix, le PS essuie une défaite historique. Le travail des «reconstructeurs» de la jeune génération s’annonce colossal.

Jusqu’ici, pour le Parti socialiste, le 11 juin était une date historique : l’ouverture, en 1971, du congrès d’Epinay, acte de naissance de l’actuel PS qui verra François Mitterrand réussir «l’unité» des siens avant celle de toute la gauche. Quarante-six ans après, le 11 juin restera dans l’histoire socialiste comme la pire défaite législative, entérinant la fin de ce «cycle d’Epinay», actée par les responsables du PS depuis des mois. Selon les premiers chiffres du ministère de l’Intérieur, les candidats rattachés à la formation au poing et à la rose obtiendraient un peu plus de 7 % des suffrages exprimés au premier tour. Avec les résultats de leurs alliés, le PS pourrait espérer tutoyer les 10 %.

En 2012, 291 députés PS étaient entrés à l’Assemblée nationale après la victoire de François Hollande. Un quinquennat de déchirements plus tard, il ne devrait en rester qu’une poignée dimanche prochain. Un désastre. Le parti serait renvoyé en deçà de ses pires résultats : 57 députés en 1993, 47 en 1958… Cette fois-ci, il aura besoin des radicaux, des divers gauche et des écologistes pour constituer un groupe de députés de 20 à 30 sièges. Mais ces députés-survivants partiraient avec de grandes divergences, à commencer par le premier vote de confiance.

«Carnage». Peu importe que les sortants, candidats à leur propre succession, aient été pro-Hollande ou frondeurs soutenant Hamon à la présidentielle. Ils sont tous victimes du «dégagisme» qui s’est exprimé en faveur des futurs députés La République en marche (LREM). Balayés. Aucun fief historique ne tient : les positions socialistes du Nord, du Pas-de-Calais – où aucun candidat n’est qualifié -, de Bretagne, du Sud-Ouest, de Seine-Maritine… Un monde s’est écroulé. Le premier secrétaire du PS lui-même, Jean-Christophe Cambadélis, arrive sous les 10 % dans une circonscription de l’est de Paris réputée imperdable. «C’est un carnage», lâche un député PS sortant. «Des types qui n’ont jamais consacré une heure de leur vie à l’engagement politique vont se retrouver députés», peste un autre. De nombreuses personnalités censées incarner la relève sont soit en difficulté – Najat Vallaud-Belkacem dans le Rhône, Olivier Faure en Seine-et-Marne – soit carrément éliminées dès le premier tour – Matthias Fekl dans le Lot-et-Garonne, Christophe Sirugue en Saône-et-Loire ou Aurélie Filippetti en Moselle. Les seules personnalités qui tiennent – Stéphane Le Foll dans la Sarthe ou Marisol Touraine en Indre-et-Loire – n’avaient pas de candidat LREM face à eux. Dans ces législatives, l’objectif était de retrouver un score à deux chiffres et revenir sur La France insoumise. C’est raté. «Ils ont plus de candidats que nous, mais ils partent de plus haut que nous à la présidentielle», tente de nuancer un responsable PS.

Patience. Reste que ces législatives marquent un tournant dans l’histoire de la gauche : pour la première fois depuis 1978, le PS n’est plus la première force politique en nombre de voix de ce côté-ci de l’échiquier politique (lire page 5).Ce lundi, un bureau national se réunit rue de Solférino. Malgré cette défaite historique, Cambadélis, a pour l’instant exclu de démissionner «Je ferai des propositions radicales de refondation», promet-il à Libération, assurant qu’un conseil national doit se tenir dans la semaine après le second tour. «La nouvelle génération aura un avantage à reconstruire», fait valoir un député battu. Il leur faudra de la patience : après les deux échecs historiques aux législatives de 1968 et à la présidentielle de 1969, il avait fallu attendre deux ans pour voir les socialistes enterrer la vieille SFIO, afin de renaître à Epinay.

Libération du 13 06 2017