Sep 072017
 

EN FINIR AVEC LES PRIVILEGES DE L’ARISTOCRATIE D’ETAT    par  G . Koenig

Les désormais célèbres ordonnances sur le Code du travail favorisent incontestablement le licenciement, en plafonnant les indemnités prud’homales, en autorisant des ruptures conventionnelles collectives ou en simplifiant l’obligation de reclassement. La littérature économique n’offre aucune conclusion claire sur le lien entre droit du travail et taux de chômage (pour une analyse contre-intuitive, on pourra relire un rapport du CAE signé Olivier Blanchard et Jean Tirole, deux économistes qu’on ne peut soupçonner d’antilibéralisme). Mais d’un point de vue philosophique, c’est autant de gagné pour la liberté contractuelle. Puisque les insoumis sont friands de la métaphore du divorce, ils pourraient puiser dans les avancées du droit de la famille matière à réflexion sur la réforme en cours. Dans une société libre, chacun devrait pouvoir mettre fin simplement à une relation dont il n’est pas satisfait, selon des conditions de séparation négociées ex ante.

Il existe néanmoins un grand absent dans cette réforme : ses concepteurs. N’est-il pas paradoxal que les têtes bien faites qui, dans les cabinets ministériels et les administrations, prônent et mettent en œuvre (à juste titre) la flexibilité, soient eux mêmes soumis au régime le plus protecteur, celui de la haute fonction publique ? Rappelons en effet qu’inspecteurs des finances, conseillers d’Etat, magistrats de la Cour des comptes, ingénieurs des mines ou des ponts peuvent à discrétion partir pantoufler dans le privé, puis retrouver tranquillement leur « corps d’origine », qui se doit de les réintégrer selon leur grade avec la rémunération afférente. N’est-ce pas une assurance-chômage en or ? Ceux qui vous enjoignent de prendre des risques peuvent partir monter une start-up et, si l’expérience tourne court, retourner à leur siège du Palais Royal ou à leur bureau de Bercy. Et si, comme cela est plus fréquent, ils se font remercier de leur poste de directeur des relations institutionnelles d’une entreprise du CAC 40, ils n’auront pour leur peine qu’à endurer les retrouvailles sardoniques avec leurs anciens collègues de l’administration. Une expérience de l’opprobre social que beaucoup envieraient.

C’est ainsi que s’est constituée, sous couvert de continuité du service public, une aristocratie d’Etat aux privilèges exorbitants. Les grands corps sont, certes, censés représenter le meilleur de la sélection par le mérite. Mais la caractéristique essentielle d’une aristocratie, c’est de se définir par son être plus que par son faire. Une fois passés les bons concours, on est à vie l’équivalent de ce qu’étaient autrefois les comtes, ducs et barons. C’est souvent ainsi que l’on se pré- sente en société : « Bonjour, Dupont, X-Mines. » On peut même voir d’audacieux défroqués devenus entrepreneurs indiquer sur leur profil Twitter : « Inspecteur des finances (on leave) ». On leave, mais toujours prêt à revenir vous taxer s’il ne parvient pas à s’enrichir lui-même.

Comment briser cette rente qui alimente une certaine torpeur intellectuelle chez ses bénéficiaires ? Les grands corps n’ont pas de définition juridique et suivent les règles classiques de la fonction publique, avec ses modalités complexes de « disponibilité » et ses généreux délais (dix ans !). Par ailleurs, si les fonctionnaires devaient démissionner en quittant leur poste, il faudrait aussi que l’administration puisse au besoin les réembaucher. Se pose donc la question du statut de la fonction publique, qu’Emmanuel Macron jugeait il n’y a pas si longtemps « inadapté au monde tel qu’il va », et de l’iniquité qu’il génère dans le rapport à l’emploi. Peut-on demander au gouvernement, en pleine discussion sur la libéralisation du marché du travail, d’ouvrir cet immense chantier ? La logique voudrait que oui. Comment exiger des efforts des plus faibles tout en continuant à protéger les plus puissants ?

En attendant la vraie « révolution », je suggère que les grands corps montrent l’exemple en décrétant leur dissolution pure et simple. Pour avoir vécu de près il y a dix ans l’hystérie qui a entouré la fusion du corps des Mines et de celui des Télécoms, je mesure ce que cette hypothèse a d’utopique. Mais les temps changent. Certains hommes politiques de la nouvelle génération ont commencé à anticiper cette évolution nécessaire : Emmanuel Macron et Bruno Le Maire ont ainsi démissionné de la fonction publique (et je précise au passage que j’ai quitté le corps des agrégés depuis belle lurette). Immolons nos corps !

 Gaspard Koenig est philosophe et préside le think tank  .

Extrait du journal « les échos » du 6 09 2017