Mai 182017
 

Donner sa chance à Macron  Par  LUC FERRY

extrait du Figaro du 17 05 2017

Après un bon discours d’investiture, qui de façon non seulement habile, mais juste, rendait hommage aux anciens présidents, évitant ainsi les deux écueils du jeunisme, l’arrogance et l’ingratitude, Emmanuel Macron a commencé de dévoiler ses plans.

Comme prévu, son premier ministre est issu des LR, un choix bien entendu destiné à fracturer la droite. La tactique réussira-t-elle ? La ficelle est grosse, c’est vrai, mais comme aimait à dire le président Chirac, plus c’est gros, mieux ça passe. La presse va maintenant dresser le portrait de cet inconnu du grand public.

À mes yeux pourtant, l’essentiel est ailleurs. Ce qui va décider de l’avenir du quinquennat, c’est la nature de la majorité ou de l’absence de majorité à l’Assemblée nationale. Quatre hypothèses sont désormais possibles.

La première, c’est que les candidats d’EM obtiennent à eux seuls une majorité absolue. Dans ces conditions, Emmanuel Macron aura les mains libres. Il pourra légiférer par ordonnances s’il le souhaite, faire voter ses lois sans difficulté particulière, du moins au Parlement, sinon dans la rue. Il ne courra aucun risque de voir son gouvernement renversé par une motion de censure. En termes de responsabilité, ce serait la solution idéale car, dans ces conditions, le président sera totalement comptable de ses décisions devant le peuple.

Une deuxième hypothèse serait qu’il n’ait de majorité qu’avec l’aide du MoDem de François Bayrou. On en parle peu et on y réfléchit encore moins pour la bonne raison que ça énerve à droite comme à gauche. Ce n’en est pas moins une réalité indéniable et désormais lourde d’implications : c’est bel et bien François Bayrou qui aura finalement décidé de l’élection d’Emmanuel Macron, comme il avait décidé en 2012 de celle de François Hollande sans du reste en être payé en retour. Les chiffres sont là pour le prouver : le jour où Bayrou a annoncé son soutien au candidat d’EM, ce dernier a grimpé de six points dans les sondages, passant de 18 % d’intentions de vote à 24 %. Si le patron du MoDem avait affirmé haut et fort qu’il rejoignait François Fillon, il est plus que probable que ce dernier se serait retrouvé dans un deuxième tour face à Marine Le Pen et qu’il l’aurait emporté. La petite guerre qui vient d’avoir lieu avec EM à propos des investitures du MoDem est donc tout sauf secondaire. Il est clair que les proches de Macron ont tenté en douce de minimiser le nombre de candidats MoDem investis par EM dans des circonscriptions gagnables afin d’avoir seuls la majorité absolue. Ce que vise Bayrou est tout aussi crucial pour la suite des opérations : il s’agit de faire en sorte que Macron ne puisse pas avoir sans le MoDem de majorité absolue à l’Assemblée, mais seulement une majorité relative. Si le maire de Pau gagne ce pari, il pourra décider de faire voter ou non les lois, d’autoriser ou non le passage en force par ordonnances et même, s’il le souhaite, de faire chuter le gouvernement en votant le cas échéant, en cas de désaccord grave, une motion de censure avec la droite ou avec la gauche, voire avec les deux. Comme sous la IVe République, ou naguère en Allemagne avec le parti centriste, le FDP, le petit groupe charnière sera le véritable maître du jeu.

Troisième possibilité, les LR ont la majorité à l’Assemblée et ils imposent une cohabitation. Ayant voté pour François Fillon, j’ai soutenu cette option ici même, mais depuis lors, la droite a radicalement changé de cap, elle a édulcoré son programme de manière si navrante et pusillanime qu’il ne présente plus guère d’avantage par rapport à celui d’EM. Le recul en politique a toujours été une erreur et une faute : on désarme ceux qui vous ont soutenu et on donne raison à ceux qui vous traitaient de crétins. Aujourd’hui une cohabitation offrirait donc moins d’intérêt tout en gardant l’inconvénient de déresponsabiliser un président alors empêché de conduire sa propre politique. Pourquoi devrait-on voter pour une droite qui, non contente de couler son candidat, dézingue ensuite son programme ?

Enfin, quatrième hypothèse, personne n’ayant de majorité absolue, c’est un quinquennat indécidable qui se profilerait à l’horizon, le président et son gouvernement étant sans cesse obligés de composer avec le Parlement pour obtenir des majorités ponctuelles, au coup par coup, sur chaque projet, ce qui serait d’autant plus calamiteux que, dans ces conditions, c’est évidemment la rue qui reprendrait bien vite le pouvoir. Conclusion : il serait désormais préférable que notre president dispose d’une vraie majorité. Qu’on lui donne donc sa chance, quitte à le sanctionner plus tard s’il échoue.

Luc Ferry