Juil 142017
 

L’historien Patrick Boucheron a découvert d’étonnantes similitudes entre le jeune président et l’auteur du “Prince” : même audace, même réflexion sur le pouvoir. Mais il met aussi en garde : il faut que les actes suivent, notamment sur la question des migrants. 

Propos recueillis par ÉRIC AESCHIMANN

Vous êtes historien, professeur au Collège de France, et vous étudiez les formes du pouvoir en Europe à la fin du Moyen Age. En tant qu’historien, quel regard portez-vous sur Emmanuel Macron ?

Macron, c’est l’homme de l’effraction. Son élection démontre que l’imprévisible reste possible, qu’il peut y avoir des accélérations dans l’histoire, que nous ne sommes pas condamnés à l’inévitable répétition du même. L’ordre politique ancien qu’on présentait comme immuable, qui nous fatiguait d’avance, est tombé d’un coup, du moins dans ses formes partisanes. Cela ne tient pas lieu de politique, mais ce peut la rendre possible. Du point de vue de la jeunesse, qui fut la grande oubliée du quinquennat précédent, c’est tout de même une bonne nouvelle.

Vous avez dirigé l’« Histoire mondiale de la France », sortie en janvier, qui a remporté un large succès. L’ouvrage sélectionne 146 dates marquantes. Si vous deviez l’actualiser, ajouteriez-vous l’élection de 2017 ?

Assurément, car c’est le type même de l’événement national qui ne se comprend qu’en le reliant à l’histoire mondiale. La présidentielle française est intervenue après deux autres votes en forme d’effraction : le Brexit anglais et la victoire de Trump outre-Atlantique. Ce contexte a suscité une attente mondiale : la France allait-elle suivre cette pente ou saurait-elle être à la hauteur de ses valeurs universalistes ? Les Français souffrent parfois de devoir habiter une histoire qu’ils jugent trop grande pour eux. Mais aujourd’hui, le projet universaliste est contrarié par une contre-réforme qui a surgi au cœur de l’Europe et qui, de manière assumée, propose une société repliée sur un nationalisme identitaire et xénophobe : ce que Orban, le dirigeant hongrois, a appelé la « démocratie illibérale ». Macron a diagnostiqué, au départ dans l’indifférence générale, que l’opposition entre une société ouverte et une société fermée était susceptible de recouvrir le clivage droite-gauche et que, compte tenu de ce nouveau rapport de forces, il fallait désormais défendre le libéralisme. Il tente donc aujourd’hui de substituer une ligne de fracture à une autre, défendant une société de mobilité contre une société de places, et ce à partir d’une analyse de la situation européenne dans le monde.

On a reproché à Jean-Luc Mélenchon de remplacer le clivage gauche-droite par un clivage peuple-élite, en pointant un risque « populiste ». La substitution opérée par Macron encourt-elle la même critique ? Renoncer à l’opposition gauche-droite, n’est-ce pas risqué ?

Bien sûr que c’est risqué ! Macron est l’un des présidents les moins bien élus de notre histoire récente, si l’on mesure l’étroitesse de son socle électoral au premier tour de la présidentielle, et l’ampleur de la défiance qu’exprime le niveau record d’abstention lors du second tour des législatives. Mais pour gagner une élection, il faut s’appuyer sur un clivage, c’est-à- dire organiser un désaccord raisonnable. Parlons de la façon dont Macron exerce son nouveau pouvoir. Il avait annoncé sa volonté d’une présidence « jupitérienne ». Qu’est-ce que cela veut dire ? Un aspect fascinant est que ce projet d’une société ouverte porté par Macron s’exprime à travers un usage presque « vintage » des institutions. C’est probablement l’homme politique qui croit le plus à la Ve République, laquelle le lui rend bien. Il n’aspire nullement à réformer l’actuel équilibre des pouvoirs, et les Français semblent, pour le moment, approuver sa présidence aux accents monarchistes. Il faut prendre au sérieux ce qu’il a déclaré dans un entretien donné au magazine « le 1 » à l’été 2015 : « Je pense fondamentalement que le peuple français n’a pas voulu la mort « du roi »» . Là, c’est l’élève de Ricœur qui parle. Il fait le constat que nous n’avons pas fait le deuil de la représentation monarchique. Voyez comme notre regard sur Macron a changé entre le soir du premier tour, où personne ne le trouvait à la hauteur, et celui du deuxième tour, où tout le monde exaltait sa grandeur. Que s’est-il passé entre-temps ? A-t-il accompli des progrès, a-t-il été bien conseillé ? Peut-être. Mais surtout, il est devenu président de la République et nous ne le considérons plus de la même manière. Nous restons effectivement de bons et fidèles sujets de Sa Majesté, toujours prompts à applaudir les puissants  avant de nous souvenir brutalement que nous sommes aussi républicains

Est-ce pour cette raison que ses premiers pas sur la scène internationale ont été accueillis si favorablement ?

Les Français s’étaient égarés dans une détestation excessive d’eux-mêmes. C’est dangereux, car on finit toujours par faire payer aux autres sa haine de soi. Hollande était le président d’un pays qui ne s’aimait pas, et sans doute a-t-il perdu pour n’avoir pas fait suffisamment confiance aux Français – il n’a pas su trouver les mots pour dire que finalement, confrontée aux attaques terroristes, la société avait tenu. L’élection de Macron est aussi une révolte contre le déclinisme.  En 1503, dans une lettre adressée aux dirigeants de Florence, Machiavel s’exclamait: «Sortez maintenant de chez vous et considérez ceux qui vous entourent. » Il leur conseille de voyager, pour changer de point de vue sur eux-mêmes. Macron fait la même chose : il cherche à convaincre les Français que la représentation qu’ils se font d’eux-mêmes n’est pas juste, parce qu’une fois de plus, ils se trompent dans les ordres de grandeur (ils ne sont pas si malheureux) et les rapports de forces (les adversaires ne sont pas où ils le croient).

Vous venez de citer Machiavel, auquel vous aviez consacré une série de chroniques sur FranceInter pendant l’été 2016. Vous racontiez l’histoire du penseur florentin, véritable fondateur de la philosophie politique moderne. La lecture de Machiavel aide-t-elle à comprendre Macron ?

En tout cas, il n’est pas exclu que la lecture de Machiavel ait aidé Macron à se comprendre lui-même. Machiavel est lui aussi arrivé au pouvoir par effraction : c’était en 1498, après l’exécution de Savonarole, lorsqu’il s’est engouffré dans l’action politique avec une brigata, une brigade de jeunes gens affamés de pouvoir et d’amitié. Chassé du pouvoir par le coup d’Etat des Médicis en 1512, Machiavel s’exile et entame la rédaction du « Prince », tentant de théoriser ses échecs politiques. Macron est un Machiavel à l’envers, ou du moins a-t-il fait le chemin inverse : il a abandonné la philosophie politique avant d’aller à la politique tout court.

Pour le langage courant, « machiavélisme » signifie « coups tordus » et « absence de scrupules ». Ce n’est pas dans ce sens que vous utilisez sa pensée…

Machiavel est le penseur de l’indétermination du pouvoir. Il a arraché l’action politique à la morale commune pour la livrer à une philosophie de la nécessité. Voici ce qui est terriblement actuel dans sa pensée. Dans « le Prince», il démontre que l’enjeu du pouvoir n’est pas sa conquête mais sa conservation. Conquérir le pouvoir, rien de plus simple : il suffit d’un peu de culot et de beaucoup de chance. Mais se maintenir en l’état, et maintenir l’Etat dans sa grandeur, nécessite des qualités presque contraires, la première étant de ne jamais se laisser griser par sa puissance.

 Puisque Macron a lu Machiavel, que devrait-il en retenir ?

Machiavel dit que l’art du gouvernement s’appuie sur deux piliers : la « continuelle lecture des antiques » et l’« expérience des choses nouvelles ». La « continuelle lecture des antiques » renvoie à une tradition historique et littéraire que Macron ne semble pas totalement mépriser. Car on s’émerveille en ce moment de sa stratégie du verbe rare et de l’apparition souveraine. Mais cette oscillation entre l’offrande et le retrait était déjà préconisée par le « Panégyrique de Trajan », où Pline le Jeune affirmait : « Sans doute ce que tu montres au public est-il remarquable, mais ce que tu renfermes dans tes murs ne l’est pas moins. »

Et « l’expérience des choses nouvelles » ?

On sent qu’il a réfléchi à ses prédécesseurs. Sa présidence a pour le moment des airs de best of de la Ve République. Il ressemble à Pompidou par l’ambition littéraire, à Giscard par l’exaltation insolente d’une jeunesse, à Mitterrand par la capacité à tuer ses adversaires d’un coup, à Chirac par l’art de se faire sous estimer… Enfin, de Sarkozy et Hollande, il a surtout retenu à leurs dépens que gouverner est un art du rythme. Sarkozy s’était fait élire en imposant son tempo aux médias et a chuté en continuant à faire la même chose une fois à l’Elysée. Le second a fondé sa campagne sur la promesse de faire le contraire mais s’est abîmé sur le même écueil. Le tempo de la conquête n’est pas celui de l’exercice du pouvoir. A voir ses premiers pas, Macron semble avoir retenu la leçon, et d’ailleurs les journalistes s’en sont plaints tout de suite. Tant qu’on est dans le rythme, on conserve le pouvoir ; dès qu’on commence à agir à contretemps, c’est fini.

Qu’est-ce que le bon rythme quand on est président ?

C’est élaborer à l’avance, de manière réfléchie et calme, différents scénarios possibles, et être capable de tous les abandonner en un quart d’heure. C’est un art de la préparation et de l’improvisation, de la célérité et de la prudence.

 Macron fera-t-il mieux que Hollande ?

Je n’en sais rien. Mais je voudrais rappeler ce qu’en dit Machiavel : « Toutes les lois qui se font en faveur de la liberté naissent de l’opposition entre les humeurs des peuples » et non d’un législateur vertueux. Une humeur est une passion sociale : les dominants veulent dominer, les dominés veulent échapper à la domination. La démocratie est l’art de pacifier cette mésentente. Mais encore une fois, cela suppose de décider de l’endroit où passe le clivage principal. Macron a gagné en prétendant que pour l’heure, deux humeurs s’affrontent : l’humeur de ceux qui, effrayés par la mondialisation ou victimes objectives, veulent vivre séparés, souhaitent une société figée, désirent des murs ; et ceux qui, parce qu’ils en ont les moyens, l’envie ou l’âge, aspirent à une société plus libérale, plus ouverte, plus risquée. Mais est-ce à dire que les anciens clivages vont se laisser subjuguer par cette nouvelle découpe de nos désaccords ? Avec Macron c’est-à-dire avec ou sans lui, après ou d’après lui –, la gauche va peut-être refermer deux épisodes qui l’avaient profondément divisée : les grèves de 1995 et le «non» au traité constitutionnel européen (TCE) en 2005. L’échec du hollandisme fut d’avoir gouverné en gelant ces questions, en faisant comme si on pouvait garder dans le même gouvernement ceux qui ont soutenu le TCE et ceux qui l’ont combattu. Pour la première fois, avec Macron, l’équipe au pouvoir est d’une absolue cohérence sur l’Europe.

Chez Machiavel, la qualité de la langue est la clé d’une bonne politique. Que pensez-vous de la langue de Macron ?

Pour le moment, on a eu affaire à la langue de « com » d’En Marche ! Lui, en tant que président, on ne l’a pas vraiment entendu parler. Puisqu’il a placé devant tout l’idéal de la société ouverte, j’attends qu’il ait un discours cohérent, articulé, tranchant, sur notre société, sur notre rapport au monde et en particulier sur l’accueil que l’on doit aux réfugiés.

Ce sera un premier test ? Le ton adopté par le ministre de l’Intérieur, Gérard Collomb, lors de sa visite à Calais ne va pas dans le sens d’une grande ouverture. Tout comme le passage dans le droit commun de certaines mesures liées à l’état d’urgence, qui a choqué les défenseurs des libertés individuelles.

Oui, et à ce propos les premiers signes sont très inquiétants. Il a été élu sur la volonté d’un certain électorat de croire que la France peut encore se hisser à la hauteur de ses valeurs. Ce n’est pas le tout de faire vieillir brutalement le discours étriqué de Valls sur la République, encore faut-il en produire un autre. Et de ce point de vue, ce discours s’éprouve en actes sans lesquels le désenchantement fait très vite place à la colère.

Et le rôle de l’intellectuel sous Macron serait de veiller à ce que ce discours soit vraiment produit ?

Les intellectuels détestent acclamer et je ne fais pas exception : j’ai toujours dit que mon rôle n’est pas d’admirer les hommes de pouvoir. Mais, en tant qu’historien, Macron m’intéresse, car son élection nous délivre du plaisir facile du dénigrement et de la critique acerbe. Et par ailleurs, en tant que citoyen, je crois préférable qu’il réussisse, ne serait-ce que pour rendre possibles de nouvelles alternatives, ce qui suppose une part sinon d’adhésion, du moins d’accompagnement vigilant.

L’ obs du 14 07 2017