Juil 142017
 

Ce que cachent les résultats de 2017 Le sondeur Jérôme Fourquet (Ifop) et le démographe Hervé Le Bras livrent une analyse approfondie* de l’élection pour la Fondation Jean-Jaurès.

Nouvel obs 14 07 2017

1  MACRON NE VIENT PAS DE NULLE PART ; Le résultat obtenu par Macron, en apparence imprévisible, s’explique par une logique arithmétique et géographique implacable : en additionnant les scores et les cartes de Bayrou en 2012 (9,4%) et la moitié de ceux de Hollande (il avait obtenu 28,4%), on obtient le vote Macron du premier tour. Seules exceptions: la Corrèze (chez Hollande) ou la Sarthe (chez Fillon). « C’est surprenant que cela marche si bien, commente Le Bras. Ce n’est pas un changement radical, mais plutôt une reconfiguration. »

2  LE DÉPASSEMENT DU VOTE DE CLASSE ; C’est le changement majeur de cette élection présidentielle : «  Le dépassement du vote de classe par un vote d’horizon. » Le second tour montre que les Français se sont déterminés en fonction de la vision de l’avenir de leur pays, entre une France ouverte et une France fermée. La première, optimiste, estime que la France peut tirer son épingle du jeu dans la mondialisation, la seconde, pessimiste, pense qu’il faut fermer les frontières. Un clivage déjà présent lors du référendum sur le traité de Maastricht en 1992 ou du traité constitutionnel européen en 2005, mais qui s’est pour la première fois reflété de manière «  chimiquement pure  », selon Fourquet et Le Bras. « Il ne s’agit pas d’un débat nouveau. Il a existé dès la création du marché commun. Les deux types d’opposition ont cheminé indépendamment l’une de l’autre jusqu’à maintenant, les partisans de l’ouverture et ceux de la fermeture se retrouvant dans la gauche et dans la droite traditionnelles. En 2017, pour la première fois, la seconde opposition a supplanté la première. Symboliquement, le couple Macron/Le Pen est arrivé devant le couple Mélenchon/ Fillon. La question de l’ouverture ou de la fermeture, abusivement assimilée à celle du libéralisme, a supplanté la question des classes sociales. » Attention : l’autre clivage ne disparaît pas pour autant.

3  LA CLÉ PAYSANNE ; La France Macron qui va bien, contre la France Le Pen qui va mal ? Vrai : plus on est riche et urbain, plus on vote Macron ; moins il y a de commerces et d’activités, plus on vote Le Pen. Mais ce n’est pas si simple : même dans des territoires qui lui étaient a priori défavorables, le candidat d’En Marche ! a obtenu « un matelas de 15 à 20% ». Et dans les bassins d’emploi prospères, les ouvriers ont autant voté Macron que Le Pen. Il faut voir là l’influence de la géographie et de l’histoire : « La relative confiance dans les chances du pays s’ancre d’abord dans la perception que les électeurs ont de leur propre région… Dans les régions du Nord et de l’Est, frappées par la désindustrialisation, les populations éprouvent un sentiment, collectif et individuel, de décrochage par rapport aux générations précédentes. Dans l’Ouest, à l’inverse, même si la situation peut parfois être difficile, le sentiment qui prévaut est celui d’une élévation du niveau de vie sur les cinquante dernières années. » Ainsi, dans les régions où les souvenirs de la vie paysanne, d’une certaine misère rurale, et le ressenti de l’ascension sociale sont encore proches, on vote Macron. D’où cette étonnante similitude : si l’on agrège cette France-là et les grandes agglomérations, on retombe au détail près sur la carte du vote Macron ! « L’enjeu de son quinquennat est là, estime Jérôme Fourquet : est-ce qu’il parvient à rallumer le moteur ? A ce que les “optimistes”, qui n’ont pourtant pas forcément des raisons de l’être mais veulent encore y croire, n’aient pas la gueule de bois.

 4  LES VITRINES FN  ; « Pendant longtemps, on a cru que le FN se briserait sur la réalité de la gestion communale. C’est l’inverse.  » Les mairies conquises par le FN en 2014 serviraient plutôt de « vitrine ». Le FN progresse ainsi à Hénin-Beaumont (+11%), dans le 7e secteur de Marseille (+10,7%), comme à Fréjus (+6,9%). La présence de zones de chasse et d’implantation militaire dope parfois le vote frontiste. Dans la commune de La Cavalerie, près du camp du Larzac, qui accueille depuis 2016 une nouvelle unité de 450 légionnaires et leurs familles, Marine Le Pen atteint 33,7% au 1er tour, plus du double de sa moyenne départementale.

5 L’EFFET FESSENHEIM ;  La transition énergétique, moteur du vote FN dans les régions où une centrale nuclé- aire est menacée de fermeture ? Entoutcas,MarineLePenétait majoritaire au second tour à Fessenheim (56%), à Dampierre (57%), Saint-Vulbas dans l’Ain, où est implantée la centrale de Bugey (56,8%) ou encore à Gravelines, dans le Nord (56%). Les auteurs comparent ce phénomène à celui des anciens Etats miniers américains qui avaient massivement voté pour Donald Trump contre Hilary Clinton, qui voulait fermer les mines de charbon au nom de la conversion de l’économie américaine à un modèle décarboné. (*) « Le Puzzle français, un nouveau partage politique », publié par la Fondation Jean-Jaurès.

L’OBS du  14 07 2017