Macron, un remake de la « nouvelle société » de Chaban-Delmas 1969 par Jean Pierre ROBIN

 ARCHIVES REFLEXIONS POLITIQUES  Commentaires fermés sur Macron, un remake de la « nouvelle société » de Chaban-Delmas 1969 par Jean Pierre ROBIN
Sep 072017
 

Macron, un remake de la « nouvelle société » de Chaban-Delmas 1969 

Le même diagnostic des rigidités françaises à un demi-siècle d’écart.

Il est assez facile de résumer les récentes déclarations d’Emmanuel Macron, et notamment son interview fleuve du magazine Le Point qui vise à définir un cap général pour son quinquennat. « Le malaise que suscite notre mutation (technologique) accélérée tient, pour une large part, au fait multiple que nous vivons dans une société bloquée. De cette société bloquée, je retiens trois éléments essentiels : la fragilité de notre économie, le fonctionnement souvent défectueux de l’État, enfin l’archaïsme et le conservatisme social. »

C’est par ces mots que Jacques Chaban-Delmas introduisait son discours d’investiture devant le Parlement le 16 septembre 1969. Il est resté célèbre, car Chaban définissait ainsi ce qu’on a appelé « la nouvelle société ». Et par sa hauteur de vue, son propos a été immédiatement perçu par l’opinion comme un discours présidentiel bien plus que de simple premier ministre, ce qui a contribué à envenimer les relations entre Matignon et le président Georges Pompidou.

Concocté par les experts de son cabinet – le syndicaliste Jacques Delors, le « mendésiste » Simon Nora, l’ingénieur des Mines Gérard Worms et le conseiller d’État Yves Cannac -, le texte de Chaban dressait un état des lieux sans complaisance. Il stigmatisait « un pays de castes, des écarts excessifs de revenus, le fonctionnement défectueux de l’État, tentaculaire et en même temps inefficace ». Les esprits restaient alors tétanisés par les « événements » de Mai 68 et le général de Gaulle avait démissionné au printemps suivant. Le nouveau premier ministre s’est donc fait applaudir par sa majorité en quête de projet sur les bancs de l’Assemblée quand il s’est exclamé : « Nous ne parvenons pas à accomplir des réformes autrement qu’en faisant semblant de faire des révolutions. »

Emmanuel Macron serait-il le plagiaire de Chaban dans sa description de la France de 2017 ? « On est devenu un pays de statuts… Un pays corseté de règles et de rentes, à la fois inefficace et injuste… Un pays qui se réforme moins qu’il se transforme par des spasmes soudains », dit-il dans l’entretien du Point. Et lorsque le président de la République prévient qu’« on ne change pas une société par une loi ou un décret », signifiant par là qu’il faudra « entre dix-huit et vingt-quatre mois » pour que la réforme du Code du travail « infuse » (sic), il ne fait que reprendre Michel Crozier, sans le citer. Il est vrai que la formule du grand sociologue français des années 1970 et 1980 tout comme la notion de « société bloquée » dont il est l’inventeur sont tombées dans le domaine public. Tout le monde est désormais convaincu de leur évidence. À cette réserve, que l’inflation législative qui a notamment conduit aux 3 448 pages du Code du travail prouverait qu’on n’en a jamais tiré la leçon. De même que l’adage de Montesquieu – « Les lois inutiles affaiblissent les lois nécessaires » – est resté lettre morte dans une France assoiffée de réglementations.

Exhumer aujourd’hui le rêve de « nouvelle société » du début des années 1970 serait-il de mauvais augure pour les chances de réussite de la « révolution » Macron ? Car l’ambition d’alors de refonder le dialogue social a manifestement échoué. « Chaque catégorie sociale ou professionnelle, ou plutôt ses représentants, faute de se sentir assez assurés pour pouvoir négocier directement de façon responsable, se réfugient dans la revendication vis-à-vis de l’État, en la compliquant souvent d’une surenchère plus ou moins voilée », avait déploré à l’Assemblée Jacques Chaban-Delmas. En l’occurrence, il ne faisait que répéter ce que lui soufflait son conseiller social Jacques Delors. Le constat n’a hélas pas pris une ride.

Même les réalisations les plus tangibles de la « nouvelle société », car il y en a eu, ont été dévoyées par la suite. En témoignent tout particulièrement l’instauration du smic, le salaire minimum interprofessionnel de croissance, créé par décret en janvier 1970, et la loi de juillet 1971 sur « la formation professionnelle continue », dite loi Delors.

Le smic s’est substitué au smig (minimum garanti) à une époque, les Trente Glorieuses, où la croissance économique était de 4 % à 5 % l’an et le plein-emploi semblait assuré pour l’éternité. Il est devenu un facteur de rigidité et d’égalisation vers le bas de toute l’échelle salariale, lorsque la croissance et le chômage se sont dégradés. Quant à la formation professionnelle, idée révolutionnaire à l’origine, et malgré l’importance de ses moyens financiers – 0,8 % puis 1 % de la masse salariale -, sa complexité bureaucratique et son inefficacité sont devenues proverbiales.

Autre échec patent, la « nouvelle société » n’a pas réussi tant s’en faut à désintoxiquer les Français de l’argent public. « Comme Tocqueville l’a montré, et ceci reste toujours vrai, il existe un rapport profond entre l’omnipotence de l’État et la faiblesse de la vie collective dans notre pays », avait martelé Chaban ; il dénonçait « une vieille tradition colbertiste et jacobine, faisant de l’État une nouvelle providence ». À l’époque, 1969, les dépenses publiques atteignaient 33 % du PIB et elles représentent 56 % aujourd’hui.

Certes, la vérité oblige à dire que ces deux chiffres ne sont pas strictement comparables, compte tenu du vieillissement de la population et du poids des retraites qui en résulte. Il n’en existe pas moins « une addiction à la dépense publique » de la part des Français, comme s’en plaignait dans son discours d’investiture du 4 juillet dernier Édouard Philippe. Le jugement est banal. Plus original en revanche, le premier ministre a alors rendu un vibrant hommage à son prédécesseur Chaban-Delmas (ainsi qu’à Michel Rocard) et c’est justice. Le projet socio-économique qu’il met aujourd’hui en œuvre avec Emmanuel Macron est un remake de ce qui a été tenté il y a près d’un demi-siècle.

JEAN-PIERRE ROBIN  extrait du FIGARO DU  6 09 2017

 

« En finir avec les privilèges de l’aristocratie d’Etat » par Gaspard Koenig extrait des « échos » du 6 09 2017

 ARCHIVES REFLEXIONS POLITIQUES  Commentaires fermés sur « En finir avec les privilèges de l’aristocratie d’Etat » par Gaspard Koenig extrait des « échos » du 6 09 2017
Sep 072017
 

EN FINIR AVEC LES PRIVILEGES DE L’ARISTOCRATIE D’ETAT    par  G . Koenig

Les désormais célèbres ordonnances sur le Code du travail favorisent incontestablement le licenciement, en plafonnant les indemnités prud’homales, en autorisant des ruptures conventionnelles collectives ou en simplifiant l’obligation de reclassement. La littérature économique n’offre aucune conclusion claire sur le lien entre droit du travail et taux de chômage (pour une analyse contre-intuitive, on pourra relire un rapport du CAE signé Olivier Blanchard et Jean Tirole, deux économistes qu’on ne peut soupçonner d’antilibéralisme). Mais d’un point de vue philosophique, c’est autant de gagné pour la liberté contractuelle. Puisque les insoumis sont friands de la métaphore du divorce, ils pourraient puiser dans les avancées du droit de la famille matière à réflexion sur la réforme en cours. Dans une société libre, chacun devrait pouvoir mettre fin simplement à une relation dont il n’est pas satisfait, selon des conditions de séparation négociées ex ante.

Il existe néanmoins un grand absent dans cette réforme : ses concepteurs. N’est-il pas paradoxal que les têtes bien faites qui, dans les cabinets ministériels et les administrations, prônent et mettent en œuvre (à juste titre) la flexibilité, soient eux mêmes soumis au régime le plus protecteur, celui de la haute fonction publique ? Rappelons en effet qu’inspecteurs des finances, conseillers d’Etat, magistrats de la Cour des comptes, ingénieurs des mines ou des ponts peuvent à discrétion partir pantoufler dans le privé, puis retrouver tranquillement leur « corps d’origine », qui se doit de les réintégrer selon leur grade avec la rémunération afférente. N’est-ce pas une assurance-chômage en or ? Ceux qui vous enjoignent de prendre des risques peuvent partir monter une start-up et, si l’expérience tourne court, retourner à leur siège du Palais Royal ou à leur bureau de Bercy. Et si, comme cela est plus fréquent, ils se font remercier de leur poste de directeur des relations institutionnelles d’une entreprise du CAC 40, ils n’auront pour leur peine qu’à endurer les retrouvailles sardoniques avec leurs anciens collègues de l’administration. Une expérience de l’opprobre social que beaucoup envieraient.

C’est ainsi que s’est constituée, sous couvert de continuité du service public, une aristocratie d’Etat aux privilèges exorbitants. Les grands corps sont, certes, censés représenter le meilleur de la sélection par le mérite. Mais la caractéristique essentielle d’une aristocratie, c’est de se définir par son être plus que par son faire. Une fois passés les bons concours, on est à vie l’équivalent de ce qu’étaient autrefois les comtes, ducs et barons. C’est souvent ainsi que l’on se pré- sente en société : « Bonjour, Dupont, X-Mines. » On peut même voir d’audacieux défroqués devenus entrepreneurs indiquer sur leur profil Twitter : « Inspecteur des finances (on leave) ». On leave, mais toujours prêt à revenir vous taxer s’il ne parvient pas à s’enrichir lui-même.

Comment briser cette rente qui alimente une certaine torpeur intellectuelle chez ses bénéficiaires ? Les grands corps n’ont pas de définition juridique et suivent les règles classiques de la fonction publique, avec ses modalités complexes de « disponibilité » et ses généreux délais (dix ans !). Par ailleurs, si les fonctionnaires devaient démissionner en quittant leur poste, il faudrait aussi que l’administration puisse au besoin les réembaucher. Se pose donc la question du statut de la fonction publique, qu’Emmanuel Macron jugeait il n’y a pas si longtemps « inadapté au monde tel qu’il va », et de l’iniquité qu’il génère dans le rapport à l’emploi. Peut-on demander au gouvernement, en pleine discussion sur la libéralisation du marché du travail, d’ouvrir cet immense chantier ? La logique voudrait que oui. Comment exiger des efforts des plus faibles tout en continuant à protéger les plus puissants ?

En attendant la vraie « révolution », je suggère que les grands corps montrent l’exemple en décrétant leur dissolution pure et simple. Pour avoir vécu de près il y a dix ans l’hystérie qui a entouré la fusion du corps des Mines et de celui des Télécoms, je mesure ce que cette hypothèse a d’utopique. Mais les temps changent. Certains hommes politiques de la nouvelle génération ont commencé à anticiper cette évolution nécessaire : Emmanuel Macron et Bruno Le Maire ont ainsi démissionné de la fonction publique (et je précise au passage que j’ai quitté le corps des agrégés depuis belle lurette). Immolons nos corps !

 Gaspard Koenig est philosophe et préside le think tank  .

Extrait du journal « les échos » du 6 09 2017