» La réalité, ce n’est pas l’islamophobie, mais l’occidentophobie  » par Delsol Chantale extrait du figaro du 7/09/2017

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Sep 072017
 

La réalité, ce n’est pas l’islamophobie, mais l’occidentophobie  par  Delsol Chantal 

 Le terrorisme qui nous frappe s’impose à nous comme un objet non identifié. Nous sommes capables de mettre en place l’état d’urgence, de détenir des services secrets performants qui sans aucun doute nous évitent bien d’autres attentats. Mais nous sommes incapables de mettre le doigt sur les causes. Au début, à partir du 11 Septembre, on a commencé par prétendre que des raisons économiques poussaient ces jeunes garçons au meurtre de masse et au suicide. L’empreinte marxiste est déterminante dans les sociétés occidentales du tournant du siècle : on pense encore que le crime ne provient que du chômage et du mal-être social. Puis on s’est rendu compte qu’il n’en était rien, puisque les coupables étaient parfaitement intégrés et instruits. Aujourd’hui une nouvelle explication, non moins risible, court sur les antennes : les terroristes seraient des malades mentaux. On installe des « cellules de déradicalisation » aussi ridicules qu’inutiles, comme si on pouvait lutter contre des croyances avec les armes de la raison bureaucratique. La seconde explication a aussi peu de sens que la première. Car la véritable raison est étalée sous nos yeux, pendant que nous refusons de la voir, comme la lettre volée.

Le déni de réalité est tel qu’on voit ces jours-ci des Espagnols défiler contre le terrorisme aux cris de « non à l’islamophobie », comme si la raison de tout cela n’était pas, évidemment, l’occidentophobie. Qu’on le croie ou non, l’aveuglement des ex-communistes vis-à-vis des crimes de Lénine/Staline a été encore dépassé par l’aveuglement de nos contemporains devant les meurtres de masse auxquels nous sommes pratiquement habitués…

On ne parle pas de l’occidentophobie. Et probablement, il est suspect d’en parler, parce que c’est une manière de mettre en cause une branche de l’islam. Pourtant, les attentats qui secouent nos villes à intervalles de plus en plus rapprochés, sont bien le fruit de l’occidentophobie. Il s’agit d’une récusation profonde de notre culture telle qu’elle se déploie dans nos sociétés, Europe et Amérique confondues. L’Américain John Updike a bien décrit cela dans son roman Terroriste : son héros, le jeune Ahmad Mulloy, ne supporte pas le spectacle de la vie quotidienne américaine : la consommation permanente et la passion des choses superflues ; les filles offertes dans un abus de nudité et de laxisme, où plus rien n’est interdit ; la vulgarité, la bagatellisation de tout, le refus de toute spiritualité.

Au fond, ce qui est mis en cause ici, c’est l’athéisme, la sécularisation générale, l’égalité des sexes, le matérialisme, la priorité du plaisir. Les terroristes sont d’abord des gens qui ne supportent pas les droits égaux pour les femmes, la laïcité, la fin du machisme patriarcal.

Un certain pourcentage de musulmans hébergés par l’Occident hait l’Occident. C’est un fait. Ils ont été accueillis ici mais se révoltent contre leur culture d’adoption. Ce sont des choses qui arrivent, et ce n’est pas la première fois dans l’histoire. Il ne s’agit pas d’un simple dégoût, sinon nos terroristes pourraient aller vivre dans des pays où le gouvernement est musulman et les femmes voilées. Il s’agit d’une haine, d’une volonté de faire disparaître une culture : une idéologie – cet islam veut le monde. Beaucoup d’Occidentaux croient naïvement que les idéologies, après l’enfer puis après le communisme, ont été supprimées. En réalité nous nous trouvons devant une nouvelle « guerre contre l’Ouest », héritière de celle dont parlait le Hongrois Aurel Kolnai en parlant du nazisme.

Les Occidentaux ont énormément de mal à admettre que des gens commandités par l’islam (même si évidemment aucun islam n’est tout l’islam) ont désigné l’Occident comme ennemi au point d’y commettre des massacres de masse. Car les musulmans, comme anciennes minorités opprimées, ont toujours raison : tel est notre mode de pensée. Incriminer des causes économiques ou psychiatriques des attentats, est chaque fois un moyen d’en rejeter la faute indirectement sur nous.

Cet aveuglement a des raisons intéressantes, et des conséquences non négligeables. Nous sommes parfaitement capables d’expliquer pourquoi nous, Occidentaux, devons être occidentophobes : toute la culture de la déconstruction nous le répète à satiété depuis un demi-siècle. Nous sommes capables d’expliquer comment la culture occidentale, responsable des guerres de religions et des guerres mondiales, est haïssable. Mais nous sommes bien incapables de comprendre et d’expliquer pourquoi un jeune musulman d’aujourd’hui, abrité et éduqué par l’Occident, va haïr la laïcité et l’émancipation des femmes : nous n’avons pas encore accepté cette réalité, tant elle nous insupporte, parce qu’elle déprécie une minorité que nous avons opprimée, c’est-à-dire un groupe de héros.

Nous avons depuis longtemps perdu l’habitude de défendre notre culture, de plaider pour elle. Faire l’apologie de la culture occidentale, nous pensons que c’est vichyssois, voilà tout. Aussi demeurons-nous pétrifiés et impuissants, incapables de comprendre avant même de répondre. Il faudrait justifier nos propres racines, que nous passons notre temps à ridiculiser depuis cinquante ans. Nous ne savons même plus où elles sont. La tâche est pour nous effrayante. Elle nous demande un retournement complet.

On ferait bien de cesser de pleurnicher sur la soi-disant islamophobie, qui n’existe que dans la mauvaise conscience, en ce cas mauvaise conseillère. La vraie réalité, qui se compte en nombre de morts, et cela est bien réel, c’est l’occidentophobie (qu’il vaudrait mieux appeler misoccidentie, si le mot n’était dissonant) : la haine de l’Occident. Il est probable qu’à force de vouloir nous déconstruire nous-mêmes, nous avons donné des armes à ceux qui déjà ne nous aimaient pas beaucoup – quand on bat sa coulpe en permanence, on finit par apparaître comme un raté. Mais enfin le mal est fait. Il nous faut tenter de comprendre, quand nous serons parvenus à prononcer ce mot, pourquoi pullulent les occidentophobes, habités par la nostalgie d’une société religieuse, patriarcale et machiste. Il ne nous suffira pas de les traquer physiquement, car c’est une bataille de croyances – on n’embastille pas des croyances. Où sont nos croyances ? Nous pourrions, avec profit, les rattraper dans le ruisseau où nous les avions imprudemment abandonnées. *Membre de l’Institut, fondatrice de l’Institut Hannah Arendt, Chantal Delsol est philosophe et historienne des idées. Elle a dernièrement publié « Un personnage d’aventure. Petite philosophie de l’enfance » (Éditions du Cerf).

CHANTAL DELSOL pour le figaro

 

« Les quatre vérités de P. Ricœur » par Olivier ABEL . Débats de L’ OBS du 14 07 2017

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Juil 142017
 

Encore étudiant, Macron avait assisté le philosophe pour son grand livre sur “la Mémoire, l’Histoire, l’Oubli”. Cela a-t-il joué sur sa pensée politique ? Oui, mais cette influence ne doit pas être surestimée, explique Olivier Abel, qui fut un proche de Ricœur professeur de philosophie à la faculté de théologie protestante de Montpellier. Elève de Paul Ricœur, auteur de plusieurs livres sur sa pensée, il est l’un des membres fondateurs du Fonds Ricoeur, qui abrite l’ensemble des archives du philosophe. Dernier ouvrage paru : « Pierre Bayle.

Avant tout, je tiens à rappeler l’écart immense entre le monde du «  philosophe » et celui du « politique ». La politique est un art d’arbitrage et de décision, tandis que la philosophie, depuis Socrate – et c’est particulièrement vrai chez Ricœur –, s’exerce à la conversation infinie, où l’important reste dans les interrogations vives qui nous font dialoguer à travers les temps et les langues. Je ne veux pas dire que Paul Ricœur ait ignoré la politique : celle-ci a été au cœur de sa réflexion et il a lui-même assumé des responsabilités quasi politiques en tant que doyen de l’université de Nanterre en 1969-1970, au cœur des années contestataires. Mais il l’a fait avec la conscience aiguë que, en politique, on peut se tromper –comme il l’écrit dans ses carnets de captivité en 1942.

Et puis, la pensée de Ricœur a une amplitude qui le rend irréductible à une orientation politique quelconque. La variété des champs qu’il a abordés en fait, à mon sentiment, le plus grand penseur européen de la seconde moitié du XXe siècle. On s’en apercevra avec le temps. Et tant pis pour ceux qui l’enferment sous l’étiquette de « penseur chrétien » : Ricœur, qui n’a cessé de déconstruire sa propre tradition, rappelle aussi qu’on ne choisit pas son point de départ, que l’on naît dans une culture comme avec un corps, et que, dans le dialogue des civilisations et des époques, « pour avoir en face de soi un autre que soi, il faut avoir un soi ». Sa réflexion dépasse donc largement la seule question politique.

En rappelant ces éléments, je ne veux pas contester que l’actuel président français ait été un jeune ami du philosophe, ni bien sûr qu’il l’ait assisté dans l’établissement éditorial de « la Mémoire, l’Histoire, l’Oubli » (2000). Je souhaite juste souligner que son œuvre, vaste et multiforme, engendre des lectures très variées, pointant vers d’autres orientations. Emmanuel  Macron, que nous avions coopté à notre petit comité éditorial au moment de l’inauguration du Fonds Ricœur (2010), et qu’à titre amical je respecte et estime beaucoup, a d’ailleurs toujours eu la modestie de le reconnaître.

Ces restrictions étant posées, qu’a-t-il repris de la pensée de Ricœur ? Sur plusieurs sujets, on peut repérer des continuités, mais que l’on se gardera de pousser trop loin. Ce qu’il faut espérer, c’est que le président prendra le temps de poursuivre ses lectures !

1) Les blessures de l’histoire. Le thème a été abordé par Emmanuel  Macron durant sa campagne, notamment à propos de la guerre d’Algérie, dans une déclaration balancée où il esquissait une politique de la juste mémoire, qui passerait entre la tentation d’oublier et celle de trop se souvenir. Il y a là une manière très ricœurienne d’articuler « en même temps » un devoir de justice et une tâche de réconciliation. Mais Ricœur remarquait qu’en la matière, ni l’historien, ni le juge, ni le législateur, ne peuvent se placer en « tiers absolu ». C’est au dissensus  civique de faire le travail. S’il veut être ricœurien, le président devra prendre garde à ne pas imposer sa manière de tirer la leçon du passé et de définir le présent. Les mémoires plurielles doivent se déplacer ensemble pour rouvrir dans le passé des promesses écrasées et former un horizon d’attente commun. Faire société, c’est « faire mémoire de toutes les traditions » qui s’y sont sédimentées. C’est aussi montrer que l’histoire n’est pas finie. Il faut bien insister sur ce point : quand Ricœur parle d’« identité narrative », il ne désigne pas une identité figée et univoque, mais au contraire une identité faite de mille sources, « enchevêtrée dans des histoires », inachevée.

2) Les capacités de l’individu. On peut retrouver dans les discours de Macron la notion de « capacité  chère à Ricœur. Plutôt que de penser l’individu comme un sujet bardé de droits théoriques, il s’agit de le placer en capacité effective de déployer ses «possibles les plus propres ». Une société le moins injuste et le moins humiliante possible doit donner à chacun les moyens d’être « capable », disait-il, en écho au thème de l’égalité des chances développé par le penseur américain John Rawls et aux « capabilities » de l’économiste indien Amartya Sen. Mais, chez Ricœur, le « sujet capable » est aussi un « sujet coupable», et plus encore un « sujet vulnérable » – son livre de 1960 sur la fragilité humaine en témoigne. C’est surtout un sujet « reconnaissant », c’est-à-dire un sujet qui sait combien nous sommes tous dépendants les uns des autres, combien ce que nous sommes, nous le devons aux autres. Il n’y a pas de société ni d’individus sans cet « endettement mutuel infini ». On est loin de l’entrepreneur de soi, qui ne doit rien qu’à lui-même, cher à certains « macroniens » !

3) L’autorité politique. En 2011, dans un article de la revue « Esprit », Emmanuel Macron se demande comment « restaurer une forme de discours et de responsabilité politique qui rétablisse la confiance dans la parole politique et l’action politique  ». De son côté, Ricœur, dans « Langage politique et rhétorique » (1990), insistait sur la fragilité du langage politique. Celui-ci, disait-il, n’est ni de l’ordre d’un savoir indiscutable ni de l’ordre de pures opinions subjectives : il est fait de la confrontation de convictions argumentées, qui se corrigent et se pondèrent mutuellement. Certes, gouverner c’est établir un ordre provisoire de priorité. Mais Ricœur insiste là encore sur le dissensus indispensable quant aux fins du bon gouvernement. Dans « le Paradoxe politique » (1957), Ricœur pointe l’existence du « mal politique », qu’il voit comme une pathologie propre au politique et à sa rationalité : le pouvoir, parce qu’il détient le monopole de la force, est toujours tenté d’en abuser. Le politique a donc un double sens : vertical car il y a de la violence et des rapports de force, et il faut instituer la protection des plus vulnérables ; mais aussi horizontal par le pacte d’un libre-agir ensemble qui fait la rationalité démocratique. Macron modifie cet équilibre. Même si, pour lui, « l’action politique nécessite l’animation permanente du débat », il valorise davantage la dimension verticale, qu’il inscrit dans une conception plus vaste du pouvoir, que l’on peut qualifier de « théologie politique » tant elle ressortit à une analyse des croyances profondes : il y aurait au cœur de notre société française une place vacante, celle du roi. Or Ricœur, lui, n’a cessé de montrer qu’il existe une autre « théologie politique » bien plus adaptée à la démocratie, qui devait être mise en débat avec la première : celle de la libre alliance, qui suppose la libre expression d’un véritable pluralisme des voix, sinon des partis, et une réelle confiance dans la capacité des sociétés à soutenir des conflits féconds. Les mois qui viennent nous montreront si le président jupitérien saura s’en souvenir.

4) La critique de la technocratie. Dans l’article publié par « Esprit », Emmanuel  Macron insiste sur le manque actuel de véritable idéologie, seule à même de « restaurer l’agir politique », « reconstruire notre imaginaire politique » et « reposer la question des finalités ». « L’animal politique a besoin de donner du sens à son action», dit-il, et il importe de confronter des « visions du monde » pour instaurer un rapport au temps plus long et plus large que les seules échéances électorales. Donner du sens, c’est ne pas s’en tenir au discours de la science et de l’expertise, qui prétend être seul détenteur du savoir nécessaire à la bonne gestion de la société. Ricœur dénonçait l’idée qu’il y aurait un gouffre infranchissable,une «coupure épistémologique» entre la rationalité scientifique et l’idéologie, chacune pré- tendant bien sûr être du côté de la rationalité et relé- guant l’autre camp dans l’idéologie. Emmanuel  Macron a eu le courage de rompre avec l’idéologie technocratique du « zéro idéologie », mais il ne conçoit celle-ci que comme discours d’intégration qui rassemble la collectivité en un consensus (d’où son fameux cri: « c’est notre projet »). Ricœur contrebalançait l’idéologie par l’utopie, comme capacité à déconstruire les cadres de notre monde et à explorer le possible. Croire que la sphère économique peut tout comprendre et tout représenter, voilà qui ne serait pas ricœurien. Car les figures de la « vie bonne »sont multiples, et cette radicale pluralité des formes de vie est elle-même désirable. Elle est même la condition de la liberté.

Olivier ABEL  extrait de L’OBS du 14 07 2017