« L’Expo universelle, l’autre défi parisien »   Extrait de l’Express 17 07  par E .BOTTA

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Juil 252017
 

« L’Expo universelle, l’autre défi parisien »   Extrait de l’Express 17 07  par E .BOTTA

Le président de la République en personne avait fait le déplacement en Suisse. C’est dire si l’enjeu était de taille. Ce mardi 11 juillet, les villes de Paris et de Los Angeles dévoilaient pour la première fois leur dossier de candidature aux Jeux olympiques d’été de 2024 et 2028, devant l’ensemble des membres du Comité international olympique (CIO). Au sortir de cette audition, qui aura duré exactement une heure et quart, Emmanuel Macron, face à une nuée de caméras et de micros, s’est dit satisfait et serein avant le vote final du CIO, qui doit se tenir le 13 septembre prochain, au Pérou : « Les Français sont prêts pour 2024! » Après trois ratés consécutifs (1992, 2008 et 2012), ces derniers rêvent d’organiser le plus grand événement sportif de la planète.

Et l’un d’entre eux plus que les autres : Jean-Christophe Fromantin, le maire de Neuilly-sur-Seine. Comme la grande majorité, bien sûr, il espère que la capitale accueillera la prestigieuse compétition. Mais l’élu sait surtout que, une fois l’attribution acquise, la fièvre olympique retombera d’un cran. Alors, il pourra entrer en scène et braquer les projecteurs sur un projet qu’il porte dans l’ombre depuis des années : l’organisation, en 2025, de l’Exposition universelle en Ile-de-France. Cette autre candidature, moins sexy à vendre au grand public que les JO et ses stars internationales, est en effet jusque-là restée relativement confidentielle.

Pourtant, d’un strict point de vue économique, il n’y a pas match. L’impact des Jeux olympiques devrait être d’environ 8 milliards d’euros, quand l’Exposition universelle pourrait rapporter plus de 23 milliards, grâce notamment aux 45 millions de visiteurs attendus sur les six mois que dure l’événement (de mai à octobre)! Si les touristes se bousculent pour cette gigantesque foire qui se tient tous les cinq ans, c’est que pour cette véritable olympiade du progrès, les pays rivalisent d’imagination pour montrer leurs dernières innovations. La tour Eiffel a ainsi été bâtie pour l’Exposition universelle de 1889, alors que celle de 1900 – la dernière accueillie à Paris – a donné naissance à la première ligne de métro parisien, au Petit et au Grand Palais et, on le sait moins, au développement de l’éclairage public. Paris a en partie été dessinée par l’Expo. Aujourd’hui, bien sûr, les ruptures technologiques sont moins spectaculaires, mais l’engouement du public ne se dément pas.

Autant d’éléments qui se sont cristallisés chez Jean-Christophe Fromantin, un samedi matin de juin 2010, alors qu’il écoutait une émission de radio sur la candidature de Paris aux Jeux olympiques de 2024. « Je me suis dit que c’était bien, mais tout de même bien moins original et différenciateur qu’une Exposition universelle. » Dans la foulée, l’édile s’envole vers Shanghai, qui accueille justement la 32e édition du genre. Il y restera quinze jours. « J’ai trouvé le concept vieilli, dénué de la folie créatrice des débuts, mais l’idée, potentiellement, toujours aussi puissante », raconte le quinqua. De retour, il monte de toutes pièces une équipe d’une quarantaine de personnes, composée à parts égales d’entrepreneurs, d’économistes et d’hommes politiques de tous bords, qui durant dix-huit mois va phosphorer sur le sujet.

A la fin de 2011, décision est prise de se lancer officiellement. Expo France 2025, une structure d’une douzaine de permanents, est créée pour chapeauter le projet. Elle se voit dotée d’un budget de 30 millions d’euros – grâce à 28 grandes entreprises mécènes (Accor, Deloitte, Carrefour, Clarins, Renault…) – qui doit lui permettre de faire tourner cette petite PME et de financer la communication nationale et internationale. Une petite équipe qui fait également le lien avec les dizaines de spécialistes de l’événementiel, de publicitaires, d’architectes, de hauts fonctionnaires, d’étudiants de grandes écoles et de diplomates qui vont, pour l’essentiel à titre bénévole, aider à monter le dossier. Au début de 2014, tout s’accélère : le maire de Neuilly parvient à mettre sur pied une grande mission d’information avec – fait rare – l’aval de tous les groupes parlementaires. Neuf mois et 130 auditions d’économistes, d’entrepreneurs et d’élus plus tard, un rapport ultradétaillé de quelque 700 pages est dévoilé. Une bible qui achèvera de convaincre l’ancien président François Hollande d’adresser officiellement, en novembre 2016, la lettre de candidature de la France au Bureau international des Expositions (BIE) (voir l’encadré page 60).

Certes, les débuts sont un peu chaotiques. Le thème de la manifestation – « La connaissance à partager, la planète à protéger » – sonne creux et le mode d’organisation fait débat. Il faut dire que, tout à sa volonté de faire exploser la matrice de l’Exposition universelle pour en retrouver les gènes originels, Jean-Christophe Fromantin est allé très (trop !) loin. Dans sa première mouture, le projet envi – sageait non pas d’organiser cette 35e édition en un seul et même lieu, comme cela a toujours été le cas, mais de la dispatcher sur 22 des plus importants sites culturels de France.

Devant la mine déconfite des membres du BIE, le président d’ExpoFrance 2025 a rapidement fait machine arrière et proposé un site unique, agrémenté d’une quinzaine de forums thématiques (sur le corps humain, l’écologie, les mobilités du futur…), qui se tiendront dans les plus grandes villes de France. Et après des mois d’interrogations sur les quatre sites franciliens en compétition pour accueillir l’événement, c’est finalement Paris-Saclay (Essonne) qui vient d’être choisi, alors que le Val d’Europe semblait tenir la corde. De quoi redonner de l’ambition à un site qui concentre de nombreuses activités de recherche et développement, mais qui n’a jamais réussi à devenir une Silicon Valley à la française, comme l’espérait Nicolas Sarkozy en 2008. « L’Exposition universelle sera une formidable vitrine pour les entreprises, les grandes écoles et les laboratoires de recherche de toute l’Ilede- France », promet Laurent Lafon, délégué spécial à l’Exposition universelle pour la région, qui souhaite mettre sur pied des sortes de circuits découverte pour que les visiteurs étrangers puissent découvrir le tissu économique francilien.

 

UN IMPACT ÉCONOMIQUE ALLÉCHANT

45 millions de visiteurs attendus

30 milliards d’euros de budget

160000 emplois créés

Si le projet français est retenu par le BIE, ce lieu situé à une vingtaine de kilomètres au sud-ouest de Paris accueillera un « village global » d’une surface de près de 120 hectares, composé de plusieurs dizaines de pavillons pour les pays exposants, avec en son coeur un gigantesque globe terrestre ultraconnecté de 127 mètres de diamètre, « qui plongera le visiteur dans une expérience interactive totalement inédite, en lui faisant parcourir la planète », s’enthousiasme Jean-Christophe Fromantin, qui travaille sur le sujet avec les équipes de Wikipédia. Un village qui, hormis le globe, devrait être entièrement modulable. L’idée est de pouvoir reconfigurer le site en fonction des thèmes qui seront mis en avant durant les six mois de l’Exposition. Mais également de pouvoir donner aux pavillons une seconde vie, en les transformant, par exemple, en école ou en gymnase, et en les remontant dans des villes en manque d’infrastructures. Mais, chut!, le président Fromantin n’en dira pas plus : « Nous sommes dans la dernière ligne droite, tout le monde épie tout le monde. »

SACLAY, LE CHALLENGE DU GRAND PARIS

C’est finalement le site de Saclay (Essonne), au sud de Paris, qui a été retenu pour accueillir le « village global » de l’Exposition universelle de 2025 si la France l’emporte. Un choix qui s’explique par la volonté du territoire d’apparaître comme le fer de lance de la recherche française. Pour remporter la mise, les promoteurs de Paris-Saclay ont abattu une carte maîtresse : proposer la reconversion du site de l’Expo en un campus international.

Si le village global s’annonce des plus innovants, la grande originalité du projet français vient surtout de son modèle économique, qui prévoit de s’autofinancer à 100 % grâce à la billetterie et aux loyers payés par les entreprises exposantes. Une première : toutes les précédentes éditions ont été subventionnées pour tout ou partie par les pouvoirs publics. L’objectif? « Retrouver un peu de la folie des premières Expos, en nous libérant du poids de l’Etat », explique l’économiste Christian de Boissieu, vice-président d’ExpoFrance 2025. « C’était surtout le seul moyen d’avoir le soutien de l’Etat, qui rechignait à mettre au pot », persifle un expert. Si un financement totalement sur fonds privés est possible, c’est que le budget prévisionnel de l’événement, 3 milliards d’euros, est mince. L’Exposition de Shanghai, en 2010, a coûté pas loin de 6 milliards d’euros, celle de Milan, en 2015, près de 3,5 milliards, et les experts estiment que Dubaï, qui prépare l’Expo de 2020, devrait claquer 13,5 milliards! L’explication d’une telle « frugalité »? « Nous avons la chance de pouvoir bénéficier des infrastructures mises en place pour l’Euro 2016, ainsi que de l’extension des lignes de métro dans le cadre du projet Grand Paris, sans oublier le Charles-de-Gaulle Express, qui devrait mettre Roissy à vingt minutes de la gare de l’Est en 2024 », explique Brice Chasles, associé chez Deloitte, cabinet de conseil qui a réalisé pour Expo- France 2025 une grande étude de coût et d’impact financier.

Afin de financer les travaux, l’équipe française réfléchit aussi à monter une structure qui permettrait de lever les fonds nécessaires. « Une sorte d’emprunt relais qui pourrait être ouvert aux petits épargnants et serait garanti par l’Etat », confie Christian de Boissieu. Avec ses milliards de retombées économiques, les investisseurs ne devraient pas se faire attendre. Un modèle économique qui semble emporter l’adhésion de tous, à gauche comme à droite, à l’exception des écologistes. « Un événement entièrement financé par le privé risque de s’accom pagner d’une surenchère dans l’affichage publicitaire, alors que les Franciliens en sont déjà saturés », déplore Anne Souyris, conseillère de Paris et coprésidente du groupe écologiste de Paris, qui dit néanmoins soutenir ce projet pour sa thématique durable.

Mais le moment n’est pas (encore) aux chicayas politiciennes. Aujourd’hui, l’heure est aux rondeurs diplomatiques. En novembre 2018, les délégués des 170 Etats membres du BIE se réuniront en effet à Paris pour trancher entre les quatre pays candidats à l’organisation de l’Expo 2025. Ces délégués auprès du BIE sont le plus souvent des diplomates, à l’instar du consul du Liban à Paris. « Chaque pays compte pour une seule voix, il faut donc être attentif à tous », souligne Jean-Christophe Fromantin, qui se met à farfouiller dans son vaste bureau de la mairie de Neuilly, puis finit par brandir une lettre officielle envoyée par les Palaos, république océanienne de 21000 habitants, qui souhaite donner sa voix à la France. Notre homme a, logiquement, commencé par évangéliser les 25 ambassadeurs résidant dans sa commune pour décrocher un maximum de rendez-vous avec les gouvernements étrangers. Depuis 2015, il peut compter sur un renfort de poids en la personne de Pascal Lamy, l’ancien patron de l’Organi – sation mondiale du commerce (OMC), nommé par le précédent gouvernement au poste de délégué interministériel en charge de la candidature française. Une de ses principales missions étant de faire jouer son puissant réseau et de faire le lien avec l’appareil diplomatique français, déjà largement mobilisé. « Pour les pays particulièrement sensibles, le Premier ministre et le président de la République viennent à la rescousse », confie l’ancien commissaire européen au commerce. « C’est un système pernicieux, car certains prétendants mettent une pression terrible sur les plus petits pays pour obtenir leur voix, parfois même en menaçant de supprimer certaines aides », glisse un bon connaisseur du dossier. Du côté des candidats, bien sûr, on assure que ce genre de pratiques n’existe plus…

QUI VA TRANCHER ?

Bureau international Le des Expositions est une sorte de gardien du temple. Il a été créé en 1928, pour mettre un peu d’ordre dans l’organisation des Expositions internationales, qui depuis la première édition, organisée à Londres en 1851, s’étaient développées de manière un peu anarchique, chaque pays appliquant ses propres règles. Depuis quatre-vingt-dix ans, c’est donc le BIE qui choisit par vote, tous les cinq ans, le futur pays organisateur, et qui s’assure que le thème, la superficie ou encore la durée sont bien raccord avec son règlement.

Aujourd’hui, rien ne semble devoir entraver la candidature du Grand Paris. Même la rivalité avec l’équipe des JO 2024, largement alimentée par les multiples revirements de la maire de Paris, Anne Hidalgo, s’est estompée. « Si nous parvenons à obtenir les Jeux, cela sera à la fois une magnifique vitrine et une grande répétition pour l’Expo 2025 », explique-t-on, très fair-play, du côté du comité de candidature Paris 2024. La France bien placée pour remporter deux événements majeurs : voilà qui devrait donner du grain à moudre aux zélateurs du président jupitérien Macron.

EXTRAIT DE L’EXPRESS 17 07

 

Quel libéral est Macron ? Analyse par Pascal Riché . Extrait de L’OBS du 14 07 2017

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Juil 142017
 

Quel libéral est Macron ?

Qui sont les penseurs économiques dont s’inspire le nouveau président ? D’où viennent ses obsessions pour l’“égalité des chances” et les “capacités” ?

“ Tiens, il est capabilitariste.» Devant son téléviseur,ce jour-là, Speranta Dumitru, maître de conférences à l’université René-Descartes, sursaute. Dans le discours que vient de prononcer le candidat Macron à Toulon, elle a repéré une allusion à la théorie des « capabilités » d’Amartya Sen. Quant à l’historien Jérôme Perrier, maître de conférences à Sciences-Po, c’est en plongeant dans le livre « Révolution » d’Emmanuel Macron, qu’il a eu une révélation : «L’individualité comme être social en devenir, mais c’est du John Stuart Mill, ça. » Les deux écriront des articles sur leurs découvertes, la première sur le site The Conversation, le second sur le site Telos. Ils n’ont pas été les seuls à faire l’exégèse philosophique du candidat météorique.

Depuis qu’il est président et dans la macronmania ambiante, on se bouscule pour lui trouver d’autres filiations philosophiques. Défilent Lacordaire, Tocqueville, Léon Bourgeois, Alain, Benjamin Constant, John Rawls, Habermas… N’en jetez plus ! « C’est l’encyclopédie des animaux de l’empereur de Chine », raille le philosophe Jean-Pierre Dupuy, professeur à Stanford. Curieusement, si Macron cite souvent Manette, sa grand-mère adulée, il mentionne rarement ces philosophes. En bon politique, il préfère évoquer les monuments de la culture française : Molière, Hugo, Giono… Dans « Révolution », seuls Ricœur et Diderot apparaissent, tels deux survivants réfugiés sur le toit de leur maison. La semaine dernière, il a tout de même mentionné Simone Weil (celle avec un « W ») dans son discours devant le Congrès à Versailles, pour vanter la notion d’« effectivité ». Pourtant, tout le monde en convient, Macron n’invente pas les notions qu’il manie. Il a travaillé dans sa jeunesse sur Machiavel et Hegel (voir p. 52). C’est un grand lecteur, intellectuellement structuré. Il fait clairement partie de la famille des libéraux, avec l’individu comme point de départ et point d’arrivée de sa vision.

Mais de quel libéralisme parle-t-on ?

Deux analyses caricaturales sont avancées.

La première est brandie à gauche : Macron ne serait qu’un instrument du néolibéralisme mondialisé. Ce dernier étant – péjorativement – entendu comme une doctrine au service des détenteurs du capital, qui réduit l’homme à ses intérêts financiers et la société à un jeu d’interactions marchandes. Ancien banquier d’affaires, Macron a le profil du coupable idéal et quelques-unes de ses bonnes fées sont des grands patrons. Et voyez comme il a appelé les jeunes de France à devenir milliardaires ! Voyez comme il a balancé à un ouvrier : « Le meilleur moyen de se payer un costard, c’est de travailler » ! Difficile, pourtant, de voir en lui un fondamentaliste du marché. Le président jupitérien aime trop l’Etat, auquel il attribue un rôle « d’investisseur social » – il a d’ailleurs prévu dans son programme 50 milliards d’euros d’investissement public.

Seconde analyse, moins polémique mais également insuffisante. Macron ne serait qu’un de ces technocrates sociaux-libé- raux, comme il en sort tous les ans du moule de la «  seconde gauche » rocardo-delorienne depuis trente ans. Il serait le produit de ces cercles intellectuels où depuis les années 1980 on cherche à réconcilier le marché et la justice sociale : la Fondation Saint-Simon, la revue « Esprit » (il a fait partie de son comité de rédaction), le club En Temps réel ou encore le réseau les Gracques… Bref, le clone français de Tony Blair ou de Gerhard Schröder, les deux tenants européens de la « troisième voie » entre libéralisme et socialisme telle que l’avait théorisée dans les années 1990 le sociologue anglais Anthony Giddens.

Certes, Macron a baigné dans ce « cercle de la raison » pro-marché et pro-Europe, à cheval entre l’université, le monde des affaires et la haute administration. Pourtant, à écouter les spécialistes du libéralisme, il fait entendre une musique un peu différente. Comme les autres sociaux-libéraux, il cherche à concilier liberté individuelle et équité, s’inscrivant dans une lignée prenant sa source à la fin du XIX eme  siècle, à l’époque où naît la sociologie, derrière l’Anglais utilitariste John Stuart Mill, l’Américain « progressiviste » John Dewey ou encore le Français «  solidariste » Léon Bourgeois.

Mais Macron a des marottes, comme l’« égalité des chances », la « liberté des choix », les « capacités »… Des thèmes qui reviennent en boucle dans ses discours. « Ils sont omniprésents. C’est l’idée qu’il faut mettre tout le monde sur la même ligne de départ, y compris ceux qui sont désavantagés. Et même s’il n’emploie pas l’expression, la discrimination positive n’est pas loin », juge Jérôme Perrier. On retrouve cette idée derrière le coup de pouce aux enfants en ZEP (division par deux du nombre d’élèves), le développement de la formation continue, la promotion de la parité homme-femme, la lutte contre les discriminations dans les entreprises…

Pour Speranta Dumitru, qui a consacré sa thèse au philosophe américain John Rawls, les réflexions d’Emmanuel Macron « relèvent d’un courant de pensée bien précis, le libéralisme égalitaire ». Dans « Théorie de la justice », Rawls explique qu’une société juste doit accroître les libertés de base égales pour tous et limiter les inégalités économiques de façon à améliorer à la fois l’égalité des chances et la situation des plus désavantagés. « Son discours de Lyon, le 4 février, reprend exactement ces thèmes, et dans le même ordre », explique la chercheuse.

Professeur à la London School of Economics et spécialiste du libéralisme, Catherine Audard nuance : «Rawls était pour l’égalité des chances, mais pour l’égalité réelle des chances, pas formelle. Il faut l’intervention de l’Etat pour assurer cette égalité tout au long de la vie. Avec Emmanuel Macron, reste la question des gens qui demeurent au bord de la route parce qu’ils n’auront pas fait les bons choix. Je crains qu’il ne soit surtout fasciné par la dynamique de la volonté et par les start-up qu’il a prises pour modèles… »

Plutôt qu’à Rawls, juge Patrick Savidan, prof à Paris-Est Créteil et spécialiste de l’égalité des chances, la pensée de Macron se rattache davantage à un autre Américain, Ronald Dworkin, et à ce que les anglophones désignent du nom de luck egalitarianism. « Ce libéralisme insiste plus sur la responsabilité des individus que ne le fait le libéralisme social de Rawls. C’est un individualisme libéral qui considère que ce qui importe c’est de mettre les individus en position d’assumer ce qui relève de leurs choix, et les conséquences qui en résultent. Le gouvernement devant, lui, s’employer à neutraliser tout ce qui gêne ces choix. » Le problème, ajoute Savidan, c’est que cette construction « ne prend pas en compte de manière satisfaisante les injustices structurelles. Elle présuppose des individus faisant des choix hors-sol… Elle pèche  dans le meilleur des cas  par naïveté sociologique ».

L’autre grande inspiration de Macron, à écouter Speranta Dumitru et d’autres, est le philosophe et économiste Amartya Sen. Plutôt que de chercher à égaliser les ressources ou les niveaux de bien-être, Sen propose d’égaliser les « capabilités » (néologisme qui renvoie à la liberté et à la capacité d’agir). Chacun doit pouvoir choisir les actions lui permettant de réaliser ses projets, c’est même la condition du bonheur. Le rôle de la politique est donc d’élargir les possibilités d’action des individus : leurs libertés.  D’où l’insistance sur la formation, la lutte contre les discriminations… On retrouve ce thème dans certains discours de Macron, comme celui de Toulon : « Défend-on la liberté vraiment lorsque certains n’ont pas droit à la liberté, lorsque certains n’ont pas  alors qu’ils en ont envie  des capacités, dans nos quartiers, dans la ruralité, de “faire”‑? »

Amartya Sen nous a fait savoir qu’il ne connaissait pas personnellement Macron mais qu’il « l’admirait  ». Rawls, Sen… L’historien et épistémologue François Dosse n’est pas surpris par ces références. Car elles nous ramènent tout droit à… Paul Ricœur, dont il a été l’ami et le biographe. C’est d’ailleurs lui qui jadis a présenté le jeune étudiant Macron à Ricœur lorsque ce dernier cherchait un assistant.

Le philosophe protestant a en eet été marqué par Rawls, qu’il a beaucoup étudié et discuté. Par ailleurs, dit Dosse, il a adopté l’approche des «  capabilités  » d’Amartya Sen, qui rejoignait sa propre réflexion sur « l’homme capable ». Bien avant ce dialogue, Ricœur avait engagé sa réflexion sur le thème de la volonté individuelle (« La philosophie de la volonté » est le sujet de sa thèse) et se passionnait pour tout ce qui pouvait accroître la liberté de l’homme et sa capacité. « C’est le fil rouge de sa pensée. Et on le retrouve chez Macron, y compris quand il écrit “la France est une volonté” », juge Dosse. Même le slogan dynamique En Marcheest cousu de ce fil-là, à l’écouter. Autre thème ricœurien, le fameux « en même temps » qu’on a tant raillé chez Macron : « Ricœur cherchait toujours à articuler les contraires, mémoire et Histoire, temps intime et temps cosmologique, etc. Comme lui, Macron joue sans cesse sur la tension entre deux pôles : droite/ gauche, liberté d’entreprendre/protection des travailleurs… Il cherche à penser à la fois l’un et l’autre, à sortir du manichéisme. »

Résumons : Macron serait millien, rawlsien, sénien, dworkinien et ricœurien. En même temps, est-il bien conscient d’être habité par tous ces gens ?

Pascal RICHÉ . extrait de  L’OBS du 14 07 2017